{"id":10827,"date":"2010-11-23T14:10:57","date_gmt":"2010-11-23T13:10:57","guid":{"rendered":"http:\/\/www.styl-m.org\/?page_id=60"},"modified":"2010-11-23T14:10:57","modified_gmt":"2010-11-23T13:10:57","slug":"acques-philippe-saint-gerand-etude-de-style-esthetique-et-valeur-quest-ce-quune-langue-litteraire","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/ais.airaud.net\/index.php\/2010\/11\/23\/acques-philippe-saint-gerand-etude-de-style-esthetique-et-valeur-quest-ce-quune-langue-litteraire\/","title":{"rendered":"Jacques-Philippe Saint G\u00e9rand"},"content":{"rendered":"\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>Etude de style : esth\u00e9tique et valeur ? Qu&#8217;est-ce qu&#8217;une langue litt\u00e9raire ?<\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\"><strong>par<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\"><strong>Jacques-Philippe Saint G\u00e9rand<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Le mot <em>Valeur<\/em> est ind\u00e9niablement l&#8217;un des mots du fran\u00e7ais les plus difficiles \u00e0 d\u00e9finir et son utilisation dans un contexte d&#8217;esth\u00e9tique langagi\u00e8re ne simplifie pas le probl\u00e8me. Les dictionnaires d&#8217;usage courant, \u00e0 l&#8217;\u00e9poque contemporaine, proposent g\u00e9n\u00e9ralement une architecture dans laquelle la dimension linguistique appara\u00eet au coeur du processus. Ainsi le <em>TLF<\/em><em>.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>On pourrait presque dire, en cons\u00e9quence, que la valeur est ce qui fait sens, ce qui donne la mesure des choses. Qu&#8217;elle est essentiellement relative et variable, notamment dans le secteur litt\u00e9raire, o\u00f9 il est question, depuis les d\u00e9buts de l&#8217;histoire de la litt\u00e9rature d&#8217;\u00e9tablir des distinctions, des palmar\u00e8s, des anthologies, sans que l&#8217;on se rende compte que ces classements reposent sur l&#8217;\u00e9valuation de faits de style eux-m\u00eames conditionn\u00e9s par un \u00e9tat de langue et des canons esth\u00e9tiques tous \u00e9galement variables. Parce que la litt\u00e9rature a pour finalit\u00e9 son lectorat et que ce dernier est conditionn\u00e9 par des habitus socio-culturels qui \u00e9chappent la plupart du temps \u00e0 l&#8217;individu, m\u00eame si &#8211; dans le m\u00eame temps &#8211; ils fa\u00e7onnent ou mod\u00e8lent le sujet.<\/p>\n\n\n\n<p>On objectera sans peine que le mot de style n&#8217;est pas moins ambigu et complexe&#8230; et que son sens ne s&#8217;\u00e9claircit pas lorsqu&#8217;on l&#8217;associe \u00e0 des termes aussi charg\u00e9s de connotation que stylistique (Bally, etc.) ou \u00e9tude de style (Spitzer)&#8230;.<\/p>\n\n\n\n<p>Reste que les canons litt\u00e9raires, comme disent nos coll\u00e8gues anglo-saxons, porteurs de valeur esth\u00e9tique, peuvent \u00eatre facilement trompeurs si on les prend pour des r\u00e8gles et principes inangibles sinon invariables.<\/p>\n\n\n\n<p>Pour illustrer ce point je ne prendrai qu&#8217;un exemple : celui du <em>Dictionnaire des Difficult\u00e9s grammaticales et litt\u00e9raires de la langue fran\u00e7aise<\/em>, publi\u00e9 par Jean-Charles Thi\u00e9bault de Laveaux en 1818. Comme son titre l&#8217;indique, cet ouvrage traite de questions grammaticales et scripturales &#8211; pour faire une sorte de syncr\u00e9tisme des notions de style et d&#8217;esth\u00e9tique &#8211; susceptibles d&#8217;int\u00e9resser des lecteurs du premier XIXe si\u00e8cle. Ceux-ci applaudissent \u00e0 l&#8217;initiative ; une seconde \u00e9dition est livr\u00e9e en 1822, puis une troisi\u00e8me en 1846. S&#8217;ouvre alors un tunnel de routine, d&#8217;habitude, de conservatisme ou d&#8217;indiff\u00e9rence. Mais, dans le <em>Dictionnaire des difficult\u00e9s de la langue fran\u00e7aise<\/em> d&#8217;A. Thomas, publi\u00e9 chez Larousse en 1956, l&#8217;ouvrage de Laveaux est encore cit\u00e9 comme source documentaire dans la bibliographie. Jusque l\u00e0 le seul motif de surprise est une aussi longue r\u00e9manence de l&#8217;ouvrage de Laveaux.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais, en regardant de plus pr\u00e8s, un second motif d&#8217;\u00e9tonnement surgit lorsqu&#8217;on s&#8217;aper\u00e7oit que le lexicographe a &#8211; souvent sans vergogne &#8211; carr\u00e9ment d\u00e9calqu\u00e9 ou emprunt\u00e9 des passages entiers des volumes de <em>l&#8217;Encyclop\u00e9die m\u00e9thodique<\/em> de Panckoucke consacr\u00e9s \u00e0 la grammaire , \u00e0 la rh\u00e9torique, \u00e0 la po\u00e9tique et au style&#8230; Or ces volumes datent de 1780&#8230; De 1780 \u00e0 1956 l&#8217;empan chronologique est vaste et l&#8217;on s&#8217;amuse de voir des pr\u00e9ceptes, conseils et remarques datant de la p\u00e9riode pr\u00e9-r\u00e9volutionnaire, servir encore de donn\u00e9es \u00e0 des raisonnements et analyses qui voudraient \u00eatre contemporains des premi\u00e8res exhortations de l&#8217;Abb\u00e9 Pierre ou de la crise \u00e9gyptienne du Canal de Suez, par exemple !<\/p>\n\n\n\n<p>C&#8217;est dire que la valeur m\u00eame de ces remarques de langue et de style ne peut \u00eatre que labile et instable&#8230; et que la langue dite litt\u00e9raire n&#8217;est et ne saurait \u00eatre qu&#8217;une repr\u00e9sentation abstraite et id\u00e9aliste d&#8217;une esth\u00e9tique elle-m\u00eame sujette \u00e0 variations impr\u00e9visibles. Que la notion m\u00eame de langue litt\u00e9raire ne se con\u00e7oit que dans un cadre id\u00e9ologique, nullement dans un cadre r\u00e9ellement th\u00e9orique, assorti de conditions \u00e9pist\u00e9mologiques pr\u00e9cises. Le protocole interpr\u00e9tatif instaur\u00e9 par Lanson au d\u00e9but du XXe si\u00e8cle, qui devait par la suite conditionner durablement l&#8217;exercice d&#8217;explication et de commentaire de texte, s&#8217;inspirait largement &#8211; comme Ch. Noille-Clauzade l&#8217;a montr\u00e9 [<a href=\"#nb1\">1<\/a>] &#8211; de la th\u00e9orie formul\u00e9e par Orig\u00e8ne des quatre sens de l&#8217;\u00c9criture, et promouvait \u00e0 son terme le sentiment du style, c&#8217;est-\u00e0-dire une forme \u00e9pilinguistique du sens litt\u00e9raire se substituant au sens spirituel des chr\u00e9tiens. Toute critique de la valeur \u00e9tant d\u00e9sormais, ici, comme sous s\u00e9questre !..<\/p>\n\n\n\n<p>C&#8217;est dans cette perspective que je voudrais maintenant suivre l&#8217;\u00e9volution du fran\u00e7ais litt\u00e9raire en relation avec les contraintes de langue et d&#8217;esth\u00e9tique qui en ont inform\u00e9 &#8211; ou conform\u00e9 &#8211; les styles divers et leurs valeurs.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">1. AUX ORIGINES DU FRAN\u00c7AIS LITTERAIRE.<\/h3>\n\n\n\n<p>Toute chronologie de l&#8217;histoire du fran\u00e7ais [<a href=\"#nb2\">2<\/a>] met d\u00e8s l&#8217;abord en \u00e9vidence la triple corr\u00e9lation :?- des variations du mat\u00e9riau linguistique,?- des variations de ses formes d&#8217;analyse m\u00e9talinguistiques et?- des variations de ses formes d&#8217;appr\u00e9hension \u00e9pilinguistiques.?Expression de ce que l&#8217;objet litt\u00e9raire &#8211; oral ou \u00e9crit &#8211; suppose toujours un ensemble de dispositifs complexes de r\u00e9alisation :?- une morphologie linguistique sp\u00e9cifique, tout d&#8217;abord, d\u00e9pendante des \u00e9tats du syst\u00e8me ;?- des commentaires herm\u00e9neutiques g\u00e9n\u00e9raux fixant la tradition d&#8217;interpr\u00e9tation, et enfin?- des paraphrases ex\u00e9g\u00e9tiques relatives aux diff\u00e9rentes valeurs de sens reconnues \u00e0 chaque \u00e9poque par le lectorat.<\/p>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\">1.1<\/h4>\n\n\n\n<p>Il s&#8217;ensuit que la langue support\u00e9e par le document litt\u00e9raire, plus qu&#8217;aucune autre de ses r\u00e9alisations, est soumise \u00e0 un balancement dialectique constant qui fait osciller le jugement entre la valorisation de ses singularit\u00e9s et la d\u00e9nonciation de ses d\u00e9fauts, entre la reconnaissance d&#8217;un style unique et la condamnation des manquements \u00e0 la norme g\u00e9n\u00e9rale.<\/p>\n\n\n\n<p>En l&#8217;occurrence, c&#8217;est ainsi que nous proposons d&#8217;interpr\u00e9ter la lente \u00e9volution qui, \u00e0 travers les documents normatifs conserv\u00e9s du bas latin dans <em>l&#8217;Appendix Probi<\/em> [avant 320], et les extraits pr\u00e9serv\u00e9s du <em>De uerborum significatu<\/em> de Verrius Flaccus, ou les <em>Gloses<\/em> de Reichenau et de Cassel, m\u00e8ne irr\u00e9sistiblement \u00e0 l&#8217;\u00e9mergence de documents \u00e9crits en langue vulgaire. Et notamment, \u00e0 la production de ce document hybride que sont les <em>Serments de Strasbourg<\/em> [842], r\u00e9put\u00e9s \u00eatre la premi\u00e8re attestation de cette vernaculaire appel\u00e9e \u00e0 devenir le fran\u00e7ais ; ou, imm\u00e9diatement apr\u00e8s, mais d\u00e9j\u00e0 sur le versant litt\u00e9raire, \u00e0 cette fameuse <em>S\u00e9quence de sainte Eulalie<\/em> [880], que l&#8217;on serait pourtant bien en peine d&#8217;identifier clairement comme \u00e9crite en une langue standard caract\u00e9risable comme fran\u00e7aise.<\/p>\n\n\n\n<p>Or l&#8217;on sait que la transcription que l&#8217;on poss\u00e8de des serments \u00e9chang\u00e9s par Louis le Germanique et Charles le Chauve est post\u00e9rieure de pr\u00e8s d&#8217;un si\u00e8cle et demi \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 historique du fait. Et que le transcripteur, Nithard, a pris bien soin d&#8217;opposer la langue romane de Louis le Germanique et le francique de Charles le Chauve. Ce d\u00e9calage chronologique restitue ainsi au t\u00e9moignage historique un air de contemporan\u00e9it\u00e9 avec le <em>Sermon de Jonas<\/em>, <em>la Passion et la Vie<\/em> de saint L\u00e9ger [entre 937 et l&#8217;an 1000] qui, pour leur part, manifestent la d\u00e9finition d&#8217;un nouvel \u00e9tat de langue bien plus proche de ce que le fran\u00e7ais deviendra peu \u00e0 peu comme langue de r\u00e9f\u00e9rence : Hugues Capet, \u00e0 partir de 987, est le premier roi \u00e0 ne faire usage que du roman.<\/p>\n\n\n\n<p>Cet intervalle instaure aussit\u00f4t un lien \u00e9troit entre vernaculaire standardis\u00e9e et langue litt\u00e9raire. Il n&#8217;est d&#8217;ailleurs pas indiff\u00e9rent de constater le vacillement des rep\u00e8res chronologiques lorsqu&#8217;il s&#8217;agit de d\u00e9finir la naissance d&#8217;une des langues litt\u00e9raires les plus prestigieuses issues de la Romania, car, si les origines en demeurent encore probl\u00e9matiques aujourd&#8217;hui, les effets culturels n&#8217;en sont pas moins clairement perceptibles d\u00e8s le d\u00e9but de la gestation. En-de\u00e7\u00e0 des attestations r\u00e9alis\u00e9es dans les textes parvenus jusqu&#8217;\u00e0 nous \u00e0 travers d&#8217;innombrables <em>scripta dialectales<\/em>, c&#8217;est d\u00e8s lors la tension menant \u00e0 la standardisation d&#8217;une forme qui s&#8217;impose, et la tentation du politique, de la centralisation, qui se manifestent, sans que le style puisse \u00eatre autre chose alors que la plume et la calligraphie du scribe laborieux.<\/p>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\">1.2<\/h4>\n\n\n\n<p>Autour de la question des dialectes, ce sont ainsi les diff\u00e9rences d&#8217;approche des m\u00e9di\u00e9vistes et des dialectologues qui sont en jeu dans ce processus que formalise l&#8217;\u00e9criture.<\/p>\n\n\n\n<p>En effet, si l&#8217;on consid\u00e8re g\u00e9n\u00e9ralement que les dialectes d&#8217;o\u00efl ne se sont gu\u00e8re diff\u00e9renci\u00e9s avant le XIe si\u00e8cle, c&#8217;est probablement que l&#8217;on manque d&#8217;information attest\u00e9e sur ces premiers \u00e9tats, et que &#8211; priv\u00e9 de ses sources habituelles d&#8217;information &#8211; le dialectologue moderne ne peut se prononcer sur le sens de la relation unissant une langue n\u00e9cessairement norm\u00e9e et des variantes g\u00e9ographiques : angevin, berrichon, bourbonnais, bourguignon, champenois, franc-comtois, fran\u00e7ais de Paris [ex francien], gallot, lorrain, normand, picard, poitevin, saintongeais, tourangeau, wallon, qui en constituent comme autant de d\u00e9clinaisons adapt\u00e9es aux circonstances historiques, g\u00e9ographiques et socio-\u00e9conomiques.<\/p>\n\n\n\n<p>En revanche, \u00e0 partir des XIIe et XIIIe si\u00e8cles, lorsque l&#8217;\u00e9crit &#8211; par les ateliers de copistes &#8211; se diffuse et se g\u00e9n\u00e9ralise en restreignant l&#8217;\u00e9tendue des variations de l&#8217;oral, la situation devient diff\u00e9rente. Et le philologue m\u00e9di\u00e9viste issu du m\u00eame XIXe si\u00e8cle que le dialectologue comparatiste, prend la rel\u00e8ve \u00e0 l&#8217;\u00e9poque moderne pour distinguer les \u00e9l\u00e9ments qu&#8217;il identifiera comme variantes dialectales pertinentes parmi toutes les formes stylis\u00e9es soumises \u00e0 son appr\u00e9ciation.<\/p>\n\n\n\n<p>De ce fait r\u00e9trospectif qui conf\u00e8re \u00e0 l&#8217;\u00e9crit la capacit\u00e9 de fixer des \u00e9tats, la dimension orale premi\u00e8re du dialecte devient secondaire. Et il est alors possible d&#8217;envisager qu&#8217;autour de Paris et d&#8217;un usage norm\u00e9 de la langue, propre au lieu du pouvoir politique, se d\u00e9velopp\u00e8rent des formes dialectalis\u00e9es dont les premiers documents litt\u00e9raires \u00e9crits ont formalis\u00e9 les caract\u00e8res principaux au prix d&#8217;une simplification consid\u00e9rable de la vari\u00e9t\u00e9 linguistique proprement dite.<\/p>\n\n\n\n<p>Si la zone g\u00e9ographique propre au groupe des parlers fran\u00e7ais recouvre pour le dialectologue toute la partie septentrionale du domaine gallo-roman, soit l&#8217;aire des parlers d&#8217;o\u00efl ; ce qui &#8211; d&#8217;embl\u00e9e &#8211; met aux marges les parlers gallo-romans d&#8217;oc, pour le m\u00e9di\u00e9viste, cet ensemble se restreint aux seules formes ayant donn\u00e9 naissance \u00e0 des \u00e9crits esth\u00e9tiques [gestes, romans, po\u00e9sies] ou fonctionnels [chartes, d\u00e9clarations politiques], conserv\u00e9s et valoris\u00e9s : franco-normand, franco-picard, fran\u00e7ais de Paris, champenois, \u00e9ventuellement bourguignon. Le prestige de Paris, capitale politique et centre culturel gr\u00e2ce \u00e0 la cour, \u00e0 l&#8217;abbaye de Saint-Denis et \u00e0 la fondation de la Sorbonne [1231], corr\u00e9l\u00e9 au d\u00e9clin du franco-normand [rattachement \u00e0 la France en 1203] et du franco-picard [tout au long du XIIIe si\u00e8cle], confirment ainsi l&#8217;exhaussement progressif et l&#8217;acc\u00e8s du dialecte d&#8217;\u00cele de France au statut de <em>scripta<\/em> d&#8217;o\u00efl standard, quoique toujours \u00e9cartel\u00e9e jusqu&#8217;au XIVe si\u00e8cle entre les tendances unificatrice et diff\u00e9renciatrice. Vers 1270, Adenet le Roi rapporte une pratique significative de l&#8217;aristocratie allemande de son temps :<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\"><p>Tout droit a celui tans que je ci vous devis<br \/>Avoit une coustume ens el tiois pa\u00ffs<br \/>Que tout li grant seignor li conte et li marchis<br \/>Avoient entour aus gent fran\u00e7oise tous dis<br \/>Pour apprendre fran\u00e7ois lor filles et leur fis<br \/>Li rois et la ro\u00ffne et Berte o le cler vis<br \/>Sorent pr\u00e8s d&#8217;aussi bien le fran\u00e7ois de Paris<br \/>Com se il fussent ne ou bourc a Saint Denis<\/p><\/blockquote>\n\n\n\n<p>Aucune des formes aujourd&#8217;hui identifi\u00e9es comme relevant du groupe occitan n&#8217;a &#8211; \u00e0 proprement parler &#8211; influ\u00e9 sur la constitution de cette langue fran\u00e7aise, que ce soit le Franco-proven\u00e7al, l&#8217;Occitan proprement dit ou le Gascon. Aucune <em>koin\u00e9<\/em> franco-proven\u00e7ale ne fut apte \u00e0 concurrencer les langues d&#8217;o\u00efl et d&#8217;oc ; et aucune des vari\u00e9t\u00e9s dialectales du franco-proven\u00e7al ne devint langue litt\u00e9raire face \u00e0 cette \u00e9mergence d&#8217;un mod\u00e8le \u0093fran\u00e7ais\u0094. Et il fallut &#8211; j&#8217;y reviendrai &#8211; la r\u00e9volution d&#8217;une philologie romantique, au XIXe si\u00e8cle, pour accr\u00e9diter l&#8217;id\u00e9e que la litt\u00e9rature des troubadours devait entrer elle aussi dans l&#8217;orbe de la litt\u00e9rature fran\u00e7aise sous l&#8217;effet d&#8217;une r\u00e9trospection gommant toutes les diff\u00e9rences d&#8217;origine.<\/p>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\">1.3<\/h4>\n\n\n\n<p>Mais, pour la p\u00e9riode allant des origines du fran\u00e7ais au seuil de la Renaissance, \u00e0 ces consid\u00e9rations externes, il convient d&#8217;ajouter des consid\u00e9rations internes. A plus haute \u00e9poque, la langue pratiqu\u00e9e se marque par une simplification de la complexit\u00e9 structurelle du latin.<\/p>\n\n\n\n<p>Les effets <em>d&#8217;abr\u00e8gement<\/em> phon\u00e9tique [<em>r\u00e9duction<\/em> des diphtongues, <em>amu\u00efssement<\/em> des consonnes, etc.], de simplification de la morphologie [<em>disparition<\/em> progressive des formes de flexion nominales] et de la syntaxe [<em>rigidification<\/em> de l&#8217;ordre des mots dans la phrase.] ne sont alors pas sans cons\u00e9quence sur les emplois du mat\u00e9riau litt\u00e9raire. De m\u00eame, le vocabulaire s&#8217;enrichit-il gr\u00e2ce \u00e0 un lexique ayant abondamment recours \u00e0 des formes r\u00e9emprunt\u00e9es au latin et au vieux fonds germanique, ce qui permet \u00e0 la litt\u00e9rature de trouver l\u00e0 nuances et discriminations de sens jusqu&#8217;alors in\u00e9dites.<\/p>\n\n\n\n<p>Cr\u00e9ateurs anonymes pour la plupart, les auteurs collectifs de la tradition dont sont issus les chansons de geste, les myst\u00e8res, les premiers romans et les premi\u00e8res po\u00e9sies, ont contribu\u00e9 \u00e0 fixer la labilit\u00e9 de formes d&#8217;expression et de communication que les savants de la science linguistique ult\u00e9rieure ont identifi\u00e9es comme \u00e9tant les t\u00e9moignages du syst\u00e8me du fran\u00e7ais. Entre les voix des premiers et les ex\u00e9g\u00e8ses des seconds fond\u00e9es sur l&#8217;\u00e9tude des traces, se r\u00e9alise tr\u00e8s vite un investissement progressif de la \u0093litt\u00e9rature\u0094 par l&#8217;\u00e9criture qui \u00e9pure et simplifie par n\u00e9cessit\u00e9 la complexit\u00e9 du mat\u00e9riau langagier ; qui r\u00e9duit en particulier la diversit\u00e9 des variations dialectales. Et le Champenois Chr\u00e9tien de Troyes \u00e9crit d\u00e8s lors en fran\u00e7ais, dans une langue qui n&#8217;a plus rien \u00e0 voir avec la langue vulgaire de ses compatriotes paysans.<\/p>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\">1.4<\/h4>\n\n\n\n<p>De la fin du XIIIe si\u00e8cle \u00e0 la fin du XVe si\u00e8cle, en cette p\u00e9riode malignement d\u00e9nomm\u00e9e \u0093moyen fran\u00e7ais\u0094, un mouvement g\u00e9n\u00e9ral de normalisation et de standardisation embrasse le syst\u00e8me de la langue. Ce mouvement se marque par :<\/p>\n\n\n\n<p>a) la disparition de la d\u00e9clinaison \u00e0 deux cas, mise en place d&#8217;un ordre des mots fonctionnellement discriminant des r\u00f4les syntaxiques ;<\/p>\n\n\n\n<p>b) la discrimination s\u00e9mantique cons\u00e9quente des formes subsistantes de l&#8217;ancienne morphosyntaxe [<em>sire \/ seigneur ; p\u00e2tre \/ pasteur<\/em>] ;<\/p>\n\n\n\n<p>c) la particularisation des effets de sens [<em>\u00e9couter \/ ausculter ; prison \/ pr\u00e9hension, fr\u00eale \/ fragile<\/em>, etc.] ;<\/p>\n\n\n\n<p>d) la r\u00e9gularisation des paradigmes de la conjugaison ;<\/p>\n\n\n\n<p>e) l&#8217;extension d&#8217;un vocabulaire devant d\u00e9sormais n\u00e9cessairement s&#8217;adapter aux \u00e9volutions techniques et id\u00e9ologiques de la soci\u00e9t\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Tant chez les po\u00ebtes [Charles d&#8217;Orl\u00e9ans, Villon] que chez les auteurs didactiques [Christine de Pisan] ou les historiographes [Villehardouin, Commines, Froissart, Chastellain], l&#8217;\u00e9criture fait na\u00eetre l&#8217;impression que s&#8217;ouvre alors une nouvelle \u00e9poque \u00e0 laquelle les <em>Grands Rh\u00e9toriqueurs<\/em> [Meschinot, La Marche, Molinet, Saint-Gelays, La Vigne, Cretin] vont donner ses lettres de noblesse. Chez ces derniers, en effet, l&#8217;ambigu\u00eft\u00e9 du dire po\u00e9tique constitue le soubassement d&#8217;une r\u00e9flexion sur la langue litt\u00e9raire qui affirme de mani\u00e8re tr\u00e8s moderne le triomphe d\u00e9finitif du Verbe sur les imperfections du quotidien, et qui d\u00e9l\u00e8gue \u00e0 l&#8217;\u00e9criture le soin de fixer une telle repr\u00e9sentation subversive du monde contemporain. Les techniques de la variation m\u00e9di\u00e9vale le respect d&#8217;un syst\u00e8me de la langue d\u00e9j\u00e0 per\u00e7u comme obsol\u00e8te [latinismes lexicaux et syntaxiques violemment exhib\u00e9s], le jeu de la lettre, tous ces moyens sont mis au service d&#8217;une \u00e9loquence jusqu&#8217;alors inconnue, en laquelle l&#8217;esth\u00e9tique baroque puisera ses plus av\u00e9r\u00e9s ferments. Parlera-t-on pour autant de <em>style<\/em> et de <em>valeur<\/em> en cette occurrence, m\u00eame si, dans ce cas, l&#8217;individualit\u00e9 du sujet ou de l&#8217;auteur devient palpable ?<\/p>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\">1.5<\/h4>\n\n\n\n<p>Au XVIe si\u00e8cle, cette involution progressive de la conscience linguistique dans la cr\u00e9ation litt\u00e9raire devient manifeste et constitue le socle sur lequel s&#8217;\u00e9difieront d\u00e9sormais les plus grandes entreprises de la litt\u00e9rature fran\u00e7aise. Michel Jourde et Jean-Charles Monferran viennent tout r\u00e9cemment encore de rappeler que c&#8217;est dans cette p\u00e9riode et au d\u00e9but du XVIIe si\u00e8cle qu&#8217;a commenc\u00e9 \u00e0 se constituer le lexique m\u00e9talitt\u00e9raire fran\u00e7ais [<a href=\"#nb3\">3<\/a>] , notamment dans son aptitude \u00e0 d\u00e9signer les genres, les tropes, les figures, et les faits de versification tout autant que de &#8220;style&#8221;&#8230;<\/p>\n\n\n\n<p>Le syst\u00e8me de la langue n&#8217;\u00e9volue plus alors que sous l&#8217;aspect du lexique. Morphologie et syntaxe s&#8217;affranchissent des derniers restes du moyen \u00e2ge, tandis que la langue tend de plus en plus \u00e0 se confondre avec l&#8217;extraordinaire mouvement de prolif\u00e9ration lexicale qui s&#8217;empare d&#8217;elle. Emprunts au latin, au grec, voire \u00e0 l&#8217;h\u00e9breu, \u00e0 l&#8217;italien, relatinisation forc\u00e9e de mots traditionnels, assouplissement des conditions de la d\u00e9rivation et de la composition, tels sont quelques-uns des traits que les \u0153uvres de Montaigne, Calvin, des P\u00e9riers, Calvin, Marguerite de Navarre et Rabelais, en prose, ou Ronsard, de Sponde, Sc\u00e8ve, Desportes, d&#8217;Aubign\u00e9, en po\u00e9sie, illustrent avec \u00e9clat. Il revient \u00e0 un po\u00e8te savant, Joachim du Bellay, de marquer cette \u00e9tape en proposant sa fameuse <em>Deffence et Illustration de la Langue Francoyse<\/em> [1549].<\/p>\n\n\n\n<p>Dans ce texte, l&#8217;auteur rappelle successivement <em>\u0093que la Langue Francoyse ne doit estre nomm\u00e9e barbare\u0094<\/em> [chap. II], \u0093<em>pourquoi la Langue Francoyse n&#8217;est si riche que la Grecque &amp; Latine\u0094<\/em> [chap. III], <em>\u0093que la Langue Francoyse n&#8217;est si pauvre que beaucoup l&#8217;estiment\u0094<\/em> [chap. IV], <em>\u0093que les Traductions ne sont suffisantes pour donner perfection \u00e0 la Langue Francoyse\u0094<\/em> [chap. V] et pourquoi il convient <em>\u0093d&#8217;amplifier la Langue Francoyse par l&#8217;immitation des anciens Aucteurs Grecz &amp; Romains\u0094<\/em> [chap. VIII]. Ind\u00e9pendamment de l&#8217;\u00e9volution des po\u00e9tiques, c&#8217;est donc un plaidoyer en faveur de la normalisation et de l&#8217;unit\u00e9 subs\u00e9quente du fran\u00e7ais que m\u00e8ne brillamment ici du Bellay. L&#8217;expansion de l&#8217;imprimerie ajoutera peu apr\u00e8s au d\u00e9bat un clivage nettement marqu\u00e9 entre les tenants du phon\u00e9tisme \u00e9volutif et les partisans de l&#8217;\u00e9tymologie conservatrice. Le succ\u00e8s final de ces derniers fait avancer d&#8217;un pas dans la d\u00e9finition d&#8217;une unit\u00e9 forc\u00e9e du fran\u00e7ais, gr\u00e2ce \u00e0 laquelle pourra s&#8217;\u00e9laborer alors une conception classique de la langue. Mais cette conception est le fait d&#8217;une volont\u00e9 de normalisation et non l&#8217;expression d&#8217;une prise directe sur la r\u00e9alit\u00e9 des usages. Le t\u00e9moignage du m\u00e9decin H\u00e9roard sur les babils du futur Louis XIII, entre 1605 et 1610 est \u00e9loquent \u00e0 cet \u00e9gard :<\/p>\n\n\n\n<p>\u0093Papa je suis bien aise de ce que Mr de St Aubin m&#8217;a dit que vou pot\u00e9 bien et que vous ete a Pari, pou ce que je pance d&#8217;avoi bien to l&#8217;honeu de vou voi et de vou bais\u00e9 la main. Si j&#8217;et\u00e9 bien gran je vou ir\u00e9 voi a Pari car j&#8217;en ai bien envie. H\u00e9 papa je vou supplie tes humblement ven\u00e9 me voi \u00e9 vou ver\u00e9 que je sui bien sage. I n&#8217;ya que Madame d&#8217;opinate, je suis pu. Ma pume e bien pesante, je vou baise tes humblement la main. Je sui papa, vot tes humble et te obeissan fi e saviteu. Daulphin\u0094 [17.11.05, 825]<\/p>\n\n\n\n<p>En effet, pendant ces ann\u00e9es menant au majestueux XVIIe si\u00e8cle, le phon\u00e9tisme et les grandes tendances morphosyntaxiques du fran\u00e7ais moderne ne cessent de se mettre en place : rar\u00e9faction d&#8217;emploi du <em>r<\/em> roul\u00e9, disparition des ultimes diphtongues susbsistantes, organisation logique de l&#8217;\u00e9nonc\u00e9, \u00e9puration du vocabulaire, chasse aux d\u00e9riv\u00e9s et compos\u00e9s lourds et trop peu analytiques du si\u00e8cle pr\u00e9c\u00e9dent&#8230; L&#8217;heure commence \u00e0 poindre o\u00f9, \u00e0 la plume du scribe anonyme que trahissent \u00e0 peine les habitudes de sa scripta, va se substituer le style plus individualis\u00e9, idiolectal et idiosyncratique, d&#8217;un auteur cherchant peu \u00e0 peu \u00e0 jouir de ses pr\u00e9rogatives et \u00e0 assumer pleinement ses devoirs de cr\u00e9ateur de formes esth\u00e9tiques doublant l&#8217;\u00e9nonciation de le\u00e7ons \u00e9thiques.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">2. STABILISATION ET STANDARDISATION DES FORMES ET DE LA NORME<\/h3>\n\n\n\n<p>Les cr\u00e9ations de Malherbe ou de Guez de Balzac, voire de Racine, attestent cette normalisation et cette standardisation d&#8217;une langue litt\u00e9raire de plus en plus coup\u00e9e des emplois quotidiens de la langue vulgaire, quoiqu&#8217;il ne faille pas dissimuler sous leurs ors officiels et acad\u00e9miques les tentations irrespectueuses d&#8217;\u00e9chapper \u00e0 la norme et \u00e0 un ordre \u00e9touffant sous la pompe que manifestent les \u0153uvres de Scarron ou de Sorel. Charles Nodier parlera plus tard \u00e0 ce sujet du \u0093<em>rateau et de la pierre ponce<\/em>\u0094 de l&#8217;\u00e2ge classique.<\/p>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\">2.1<\/h4>\n\n\n\n<p>La fondation de l&#8217;Acad\u00e9mie fran\u00e7aise [1632-34] et l&#8217;assignation de ses principaux objectifs marquent la volont\u00e9 de doter le fran\u00e7ais d&#8217;une l\u00e9gitimit\u00e9 et d&#8217;une l\u00e9gislation officielles :<\/p>\n\n\n\n<p>&#8220;Apr\u00e9s que l&#8217;Acad\u00e9mie Fran\u00e7oise eut est\u00e9 establie par les Lettres Patentes du feu Roy, le Cardinal de Richelieu qui par les mesmes Lettres avoit est\u00e9 nomm\u00e9 Protecteur &amp; Chef de cette Compagnie, luy proposa de travailler premierement \u00e0 un Dictionnaire de la Langue Fran\u00e7oise, &amp; ensuite \u00e0 une Grammaire, \u00e0 une Rhetorique &amp; \u00e0 une Po\u00ebtique. Elle a satisfait \u00e0 la premiere de ces obligations par la composition du Dictionnaire qu&#8217;elle donne presentement au Public, en attendant qu&#8217;elle s&#8217;acquitte des autres.&#8221;<\/p>\n\n\n\n<p>En 1816, ren\u00e9e de ses cendres apr\u00e8s l&#8217;\u00e9pisode r\u00e9volutionnaire, la m\u00eame institution, dresse le bilan de son histoire rappelle les intentions premi\u00e8res des Acad\u00e9miciens :<\/p>\n\n\n\n<p>\u0093L&#8217;institution de l&#8217;Acad\u00e9mie fran\u00e7aise ayant pour objet de travailler \u00e0 \u00e9purer et \u00e0 fixer la langue, \u00e0 en \u00e9claircir les difficult\u00e9s et \u00e0 en maintenir le caract\u00e8re et les principes, elle s&#8217;occupera dans ces s\u00e9ances particuli\u00e8res de tout ce qui peut concourir \u00e0 ce but ; des discussions sur tout ce qui tient \u00e0 la grammaire, \u00e0 la rh\u00e9torique, des observations critiques sur les beaut\u00e9s et les d\u00e9fauts de nos \u00e9crivains, \u00e0 l&#8217;effet de pr\u00e9parer des \u00e9ditions de nos auteurs classiques, et particuli\u00e8rement la composition d&#8217;un nouveau dictionnaire de la langue seront l&#8217;objet de ses travaux habituels\u0094 [article 6 des nouveaux Statuts et Reglemens].<\/p>\n\n\n\n<p>De tels textes sont sans ambages. Le travail des Acad\u00e9miciens se confond avec les \u00e9crits des plus grands auteurs de la nation, et entend repr\u00e9senter la langue fran\u00e7aise dans son \u00e9tat de plus grande perfection. Le <em>Dictionnaire de l&#8217;Acad\u00e9mie<\/em> d\u00e9finit ainsi le bon usage de la langue fran\u00e7aise, mais en excluant des domaines sp\u00e9cialis\u00e9s comme les arts et les sciences :<\/p>\n\n\n\n<p>&#8220;C&#8217;est dans cet estat [de perfection] o\u00f9 la Langue Fran\u00e7oise se trouve aujourd&#8217;huy qu&#8217;a est\u00e9 compos\u00e9 ce Dictionnaire ; &amp; pour la representer dans ce mesme estat, l&#8217;Acad\u00e9mie a jug\u00e9 qu&#8217;elle ne devoit pas y mettre les vieux mots qui sont entierement hors d&#8217;usage, ni les termes des Arts &amp; des Sciences qui entrent rarement dans le Discours ; Elle s&#8217;est retranch\u00e9e \u00e0 la Langue commune, telle qu&#8217;elle est dans le commerce ordinaire des honnestes gens, &amp; telle que les Orateurs &amp; les Po\u00ebtes l&#8217;employent ; Ce qui comprend tout ce qui peut servir \u00e0 la Noblesse &amp; \u00e0 l&#8217;Elegance du discours.&#8221;<\/p>\n\n\n\n<p>En d\u00e9finissant ainsi son dictionnaire, l&#8217;Acad\u00e9mie s&#8217;opposait aux plus importantes tendances de Richelet et de Fureti\u00e8re. Et affichait son ambition normative soucieuse de l\u00e9gif\u00e9rer sur les conditions pratiques d&#8217;utilisation du langage dans une constante r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 la notion de puret\u00e9 linguistique. Il est vrai que &#8211; de Richelieu \u00e0 Colbert &#8211; dans le temps de la gestation de cette premi\u00e8re \u00e9dition, les choses avaient un peu chang\u00e9, et que la m\u00eame ann\u00e9e 1694, Thomas Corneille publiait en son nom, bien qu&#8217;il f\u00fbt lui-m\u00eame Acad\u00e9micien, son dictionnaires des Arts et des Sciences, r\u00e9put\u00e9 combler les lacunes du <em>DAF<\/em>. Le fait que ce dernier dictionnaire avait \u00e9t\u00e9 compos\u00e9 par quarante des plus \u00e9minents hommes de lettres de France \u00e9tait une garantie majeure de son autorit\u00e9, mais fut aussi un obstacle \u00e0 son ach\u00e8vement. Initialement, l&#8217;Acad\u00e9mie avait confi\u00e9 la t\u00e2che au grammairien Vaugelas, mais \u00e0 la mort de celui-ci &#8211; en 1650 &#8211; le travail n&#8217;avait pas d\u00e9pass\u00e9 la lettre &#8220;C&#8221;. Fut alors d\u00e9cid\u00e9 que &#8211; malgr\u00e9 certains d\u00e9savantages &#8211; le dictionnaire serait \u00e9crit collectivement. La pr\u00e9face, par exemple, mentionne clairement <em>in fine<\/em> l&#8217;interruption pr\u00e9judiciable des ann\u00e9es de la Fronde, qui ralentit le processus g\u00e9n\u00e9ral d&#8217;\u00e9laboration de l&#8217;ouvrage :<\/p>\n\n\n\n<p>\u0093L&#8217;Acad\u00e9mie auroit souhait\u00e9 de pouvoir satisfaire plustost l&#8217;impatience que le Public a tesmoign\u00e9e de voir ce dictionnaire achev\u00e9 ; Mais on comprendra ais\u00e9ment qu&#8217;il n&#8217;a pas est\u00e9 en son pouvoir de faire une plus grande diligence, si on fait reflexion sur les divers accidens tant publics que particuliers qui ont travers\u00e9 les premieres annees de son establissement, &amp; sur la maniere dont elle a est\u00e9 oblig\u00e9e de travailler\u0094<\/p>\n\n\n\n<p>Lorsque le travail reprit, apr\u00e8s 1650, la composition fut poursuivie jusqu&#8217;en 1673 avant de laisser place \u00e0 un long processus de r\u00e9vision :<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\"><p>&#8220;[&#8230;] On peut dire que c&#8217;est seulement depuis l&#8217;ann\u00e9e 1651 que l&#8217;on y a travaill\u00e9 serieusement. La premiere composition en fust achev\u00e9e vers le temps de la mort de Monsieur le Chancelier, qui arriva le premier jour de l&#8217;ann\u00e9e 1673. Ce fut alors que le Roy ayant bien voulu se declarer le Protecteur de l&#8217;Acad\u00e9mie, &amp; luy donner dans le Louvre l&#8217;appartement o\u00f9 elle tient ses assembl\u00e9es, elle se vit \u00e9lever au comble du bonheur dont elle jou\u00eft presentement. Elle a depuis travaill\u00e9 regulierement trois fois la semaine deux heures par chaque seance, &amp; elle ne s&#8217;est occup\u00e9e \u00e0 autre chose qu&#8217;\u00e0 revoir ce qui avoit est\u00e9 fait. Ce second travail n&#8217;a pas moins coust\u00e9 de temps \u00e0 l&#8217;Acad\u00e9mie que le premier, &amp; cela ne se peut pas faire autrement, \u00e0 cause de la maniere de travailler des Compagnies en general &amp; de l&#8217;Acad\u00e9mie en particulier, o\u00f9 tous ceux qui la composent disent successivement leur avis sur chaque mot &amp; ou la diversit\u00e9 des opinions apporte necessairement de grands retardemens.&#8221;<\/p><\/blockquote>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\">2.2<\/h4>\n\n\n\n<p>Une soixantaine d&#8217;ann\u00e9es s\u00e9parent la naissance du projet de sa r\u00e9alisation et de sa publication le 24 ao\u00fbt 1694. Plusieurs g\u00e9n\u00e9rations d&#8217;Acad\u00e9miciens ont ainsi particip\u00e9 \u00e0 l&#8217;\u00e9laboration du <em>Dictionnaire<\/em>, depuis ceux de la premi\u00e8re Acad\u00e9mie, comme Saint-Amant, Guez de Balzac ou Voiture jusqu&#8217;\u00e0 ceux des ann\u00e9es 1680-1690, comme Nicolas Boileau, Thomas Corneille, ou La Fontaine, \u00e0 qui l&#8217;on adjoindra aussi les \u00e9lus des ann\u00e9es 1691-93 comme Fontenelle, ou F\u00e9nelon et La Bruy\u00e8re. Et les obscurs : Paul et Fran\u00e7ois Tallemant, Patru [jusqu&#8217;en 1675], Pellisson, Doujat, Cotin, Boyer etc. Il en r\u00e9sulte une indistinction qui transcende les d\u00e9bats et querelles litt\u00e9raires ayant travers\u00e9 ou ponctu\u00e9 le si\u00e8cle [baroque, classicisme, pr\u00e9ciosit\u00e9, antagonisme des Anciens et des Modernes, etc.], et qui a pour cons\u00e9quence ultime -probablement involontaire &#8211; une homog\u00e9n\u00e9isation artificielle et forc\u00e9e de la mati\u00e8re linguistique. En effet, le <em>Dictionnaire de l&#8217;Acad\u00e9mie<\/em> fran\u00e7oise a pour ambition de pr\u00e9senter l&#8217;usage fond\u00e9 sur les pratiques des meilleurs \u00e9crivains du si\u00e8cle, sans distinction m\u00e9thodologique pr\u00e9cise entre ceux du d\u00e9but et ceux de la fin du si\u00e8cle. Et ce, ind\u00e9pendamment des variations dues aux diff\u00e9rences d&#8217;int\u00e9r\u00eat manifest\u00e9es par les trois r\u00e9dacteurs officiels de l&#8217;entreprise : Vaugelas de 1634 \u00e0 1650, M\u00e9zeray de 1650 \u00e0 1683, et Regnier de 1684 \u00e0 1692 puis 1694, ou aux luttes intestines ayant entour\u00e9 les naissances concurrentes des dictionnaires de Richelet (1680) et de Fureti\u00e8re (1690).<\/p>\n\n\n\n<p>Mais la date de 1650 n&#8217;est pas seulement anecdotique du point de vue de l&#8217;histoire externe, elle marque aussi une transition importante du point de vue interne. La mort de Vaugelas signe la fin d&#8217;une \u00e9poque et l&#8217;ouverture d&#8217;une p\u00e9riode nouvelle. Si les premiers Acad\u00e9miciens \u00e9taient soucieux &#8211; en conformit\u00e9 avec le principe mis en avant dans les Remarques &#8211; de d\u00e9finir les principes du bon usage, en s&#8217;appuyant sur le t\u00e9moignage de \u0093<em>la plus saine partie de la cour<\/em>\u0094, la p\u00e9riode de l&#8217;apr\u00e8s Vaugelas marque un infl\u00e9chissement vers l&#8217;analyse critique, les remarques et les observations, p\u00e9rimant certains des usages consacr\u00e9s par Vaugelas, d\u00e9j\u00e0 per\u00e7us comme vieillis, et marquant l&#8217;\u00e9mergence progressive d&#8217;une <em>conscience<\/em> linguistique fond\u00e9e sur des rep\u00e8res plus larges, et recourant \u00e0 des crit\u00e8res explicites d&#8217;appr\u00e9ciations des concurrences d&#8217;usages (litt\u00e9raires pour l&#8217;opposition po\u00e9sie \/ prose, ou linguistiques avec les distinctions \u00e9crit \/ oral, Paris \/ la cour, Paris et la cour \/ Provinces, etc.). Dans cette seconde p\u00e9riode, on distingue deux familles de remarqueurs :?- la premi\u00e8re, diffuse et associ\u00e9e \u00e0 des rivalit\u00e9s d&#8217;auteurs,?- seconde, plus rigide, marqu\u00e9e d&#8217;abord par Bouhours, mais surtout li\u00e9e \u00e0 deux personnalit\u00e9s marquantes de l&#8217;Acad\u00e9mie : Olivier Patru et Thomas Corneille qui, tout en partant des <em>Remarques<\/em> de Vaugelas, se sont efforc\u00e9s de mieux d\u00e9finir &#8211; pour leurs coll\u00e8gues acad\u00e9miciens litt\u00e9raires &#8211; l&#8217;usage en cours \u00e0 la fin des ann\u00e9es 1680, en confrontant les diff\u00e9rents commentaires propos\u00e9s par des auteurs m\u00eame non acad\u00e9miciens, comme M\u00e9nage.<\/p>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\">2.3<\/h4>\n\n\n\n<p>Il s&#8217;ensuit une forme de simplification arbitraire de la vari\u00e9t\u00e9 linguistique si complexe \u00e0 cette \u00e9poque, qui isole le centre parisien aristocratique des p\u00e9riph\u00e9ries provinciales, bourgeoises et paysannes. Racine relatant \u00e0 La Fontaine son voyage de Paris \u00e0 Uz\u00e8s, en 1661, a grand soin de noter son incapacit\u00e9 \u00e0 communiquer avec les indig\u00e8nes franco-proven\u00e7aux d\u00e8s les abords du Forez et de Lyon. Si le fran\u00e7ais bourgeois assure la part essentielle des discours technique, didactique, scientifique et politique, acceptant pour cela toutes les innovations lexicales, les discours litt\u00e9raires ne peuvent recourir qu&#8217;au fran\u00e7ais aristocratique. <em>Le Roman bourgeois<\/em> [1666] de Fureti\u00e8re, bien avant le dictionnaire du m\u00eame auteur, conteste ce mod\u00e8le en proposant de la langue litt\u00e9raire une vision subversive tant dans le plan de la narration et de l&#8217;intrigue romanesque que dans celui des formes et registres de langue employ\u00e9s. L&#8217;autorit\u00e9 grammaticale doit alors monter la garde. <em>Les Entretiens d&#8217;Ariste et d&#8217;Eug\u00e8ne<\/em> du P\u00e8re Dominique Bouhours, en 1671, et le <em>Trait\u00e9 de la grammaire fran\u00e7oise<\/em> de l&#8217;abb\u00e9 R\u00e9gnier-Desmarais [1705], sont de ces vigiles z\u00e9l\u00e9s qui assurent la constance du purisme face aux contestations et aux revendications d&#8217;\u00e9mancipation. Dans ces conditions, on comprend qu&#8217;il soit difficile de laisser \u00e0 l&#8217;individu la possibilit\u00e9 de s&#8217;exprimer librement et de d\u00e9l\u00e9guer \u00e0 l&#8217;individualit\u00e9 le droit l\u00e9gitime de s&#8217;incarner dans un style propre.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">3. DE LA STANDARDISATION A LA RAISON<\/h3>\n\n\n\n<p>Le passage \u00e0 ce qu&#8217;il est convenu d&#8217;appeler le XVIIIe si\u00e8cle expose d\u00e8s lors en langue et en litt\u00e9rature un basculement irr\u00e9m\u00e9diable : celui qui fait passer de la puret\u00e9 revendiqu\u00e9e \u00e0 l&#8217;\u00e2ge classique aux affects de la sensibilit\u00e9 et du mythe de la raison., et qui assure la reconnaissance du g\u00e9nie et de l&#8217;universalit\u00e9 de la langue fran\u00e7aise. Pour permettre cette promotion, il fallait que &#8211; politique par nature &#8211; la langue accept\u00e2t d&#8217;\u00eatre le reflet d&#8217;un consensus plus d\u00e9sir\u00e9 que r\u00e9ellement exp\u00e9riment\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Le trait\u00e9 de Rastatt, en 1714, marque tout autant, comme fait, l&#8217;accession du fran\u00e7ais au statut de langue diplomatique universelle, et, comme symbole, la reconnaissance des m\u00e9rites esth\u00e9tiques et logiques tout particuliers de cette langue. Et, dans le Salon de Mme Geoffrin, autour de 1755, voisinent le prince de Conti et Julie de Lespinasse, mais aussi un Fontenelle presque centenaire, Montesquieu, Buffon, D&#8217;Alembert, Helv\u00e9tius, Turgot, Quesnay, Rameau, Jean-Jacques Rousseau, Marmontel et Marivaux, ainsi que les acteurs Le Kain et La Clairon. Si la po\u00e9sie se dess\u00e8che dans cette atmosph\u00e8re o\u00f9 l&#8217;esprit pousse la finesse des discriminations jusqu&#8217;\u00e0 la minutie la plus extr\u00eame, la prose gagne \u00e0 ces jeux une puissance pol\u00e9mique et une vari\u00e9t\u00e9 po\u00e9tique jusqu&#8217;alors inconnues.<\/p>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\">3.1<\/h4>\n\n\n\n<p>Voltaire, puriste inv\u00e9t\u00e9r\u00e9 et v\u00e9tilleux censeur du Corneille baroque, quoique militant farouche du progr\u00e8s et des Lumi\u00e8res, perp\u00e9tue cette image du fran\u00e7ais universel, en pr\u00e9curseur de Rivarol. Dans l&#8217;article <em>Langue<\/em> du <em>Dictionnaire philosophique<\/em>, il d\u00e9finit cette qualit\u00e9 de la fa\u00e7on suivante :<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\"><p>&#8221; Le g\u00e9nie de notre langue est la clart\u00e9 et l&#8217;ordre. Le fran\u00e7ais n&#8217;ayant point de d\u00e9clinaisons et \u00e9tant toujours asservi aux articles, ne peut adopter les inversions grecques et latines. [&#8230;] Les verbes auxiliaires qui allongent et \u00e9nervent les phrases dans les langues modernes, rendent encore la langue fran\u00e7aise peu propre pour le style lapidaire. Ses verbes auxiliaires, ses pronoms, ses articles, son manque de participes d\u00e9clinables, et enfin sa marche uniforme nuisent au grand enthousiasme de la po\u00e9sie ; elle a moins de ressources en ce genre que l&#8217;italien et l&#8217;anglais ; mais cette g\u00eane et cet esclavage m\u00eame la rendent plus propre \u00e0 la trag\u00e9die et \u00e0 la com\u00e9die qu&#8217;aucune langue de l&#8217;Europe. L&#8217;ordre naturel dans lequel on est oblig\u00e9 d&#8217;exprimer ses pens\u00e9es et de construire ses phrases, r\u00e9pand dans cette langue une facilit\u00e9 et une douceur qui pla\u00eet \u00e0 tous les peuples ; et le g\u00e9nie se m\u00ealant au g\u00e9nie de la langue a produit plus de livres agr\u00e9ablement \u00e9crits qu&#8217;on n&#8217;en voit chez aucun autre peuple.&#8221;<\/p><\/blockquote>\n\n\n\n<p>On ne saurait mieux r\u00e9sumer une situation qui n&#8217;est peut-\u00eatre que le r\u00e9sultat d&#8217;une certaine fantasmagorie. En effet, pour accr\u00e9diter une telle conception de la langue, il lui faut r\u00e9actualiser \u00e0 plus d&#8217;un demi-si\u00e8cle de distance, toutes les qualit\u00e9s id\u00e9ales de l&#8217;expression dont r\u00eavait l&#8217;\u00e2ge classique, et, par cons\u00e9quent, accepter que la langue fran\u00e7aise saisie en ses manifestations litt\u00e9raires ne soit plus une langue mais l&#8217;image d&#8217;une langue. Dans la XXIVe des <em>Lettres philosophiques<\/em>, il note :<\/p>\n\n\n\n<p>\u0093Pour l&#8217;Acad\u00e9mie fran\u00e7aise, quel service ne rendroit-elle pas aux lettres, \u00e0 la langue, &amp; \u00e0 la nation, si, au lieu de faire imprimer tous les ans des complimens, elle faisoit imprimer les bons ouvrages du si\u00e8cle de Louis XIV, \u00e9pur\u00e9s de toutes les fautes de langage qui s&#8217;y sont gliss\u00e9es ? Corneille et Moli\u00e8re en sont pleins, La Fontaine en fourmille : celles qu&#8217;on ne pourroit pas corriger seroient au moins marqu\u00e9es. L&#8217;Europe, qui lit ces auteurs, apprendroit par eux notre langue avec suret\u00e9, sa puret\u00e9 seroit \u00e0 jamais fix\u00e9e ; les bons livres fran\u00e7ais imprim\u00e9s avec ce soin aux d\u00e9pens du Roi, seroient un des plus glorieux monumens de la nation.\u0094<\/p>\n\n\n\n<p>Voltaire, Diderot, mais aussi Rousseau, Marivaux, Pr\u00e9vost, chacun, \u00e0 sa mani\u00e8re, expose cette tension de la langue et cette propension de l&#8217;utilisateur litt\u00e9raire, qui font de l&#8217;\u00e9l\u00e9gance et de la distinction langagi\u00e8re les repoussoirs de la d\u00e9cadence et de la d\u00e9pravation, lesquelles &#8211; par l&#8217;interm\u00e9diaire des genres inf\u00e9rieurs et du style poissard &#8211; s&#8217;infiltrent malignement dans le champ du litt\u00e9raire.<\/p>\n\n\n\n<p>Beaumarchais dramaturge c\u00e9l\u00e8bre, mais aussi pol\u00e9miste de talent, et auteur plus sulfureux de lestes parades, tout comme le divin marquis, Donatien de Sade, mais aussi Restif de la Bretonne ou Choderlos de Laclos t\u00e9moignent de ce d\u00e9bordement de la rigueur par l&#8217;\u00e9thos et le pathos. Il n&#8217;est pas jusqu&#8217;au n\u00e9ographe Louis-S\u00e9bastien Mercier qui, dans le <em>Tableau de Paris<\/em> ou dans ses divers \u00e9crits journalistiques et esth\u00e9tiques, ou paralinguistiques, ne fasse entrer tout un lexique in\u00e9dit dans le nouveau vocabulaire de la langue fran\u00e7aise litt\u00e9raire r\u00e9g\u00e9n\u00e9r\u00e9e par les exp\u00e9riences sensibles d&#8217;un monde en mutation ; et qui ne cesse de clamer son d\u00e9sir de libert\u00e9 :<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\"><p>\u0093Il n&#8217;y a rien de tel qu&#8217;un peuple sans Acad\u00e9mie, pour avoir une langue forte, neuve, hardie et grande. Je suis persuad\u00e9 de cette v\u00e9rit\u00e9 comme de ma propre existence. Ce mot n&#8217;est pas fran\u00e7ais, et moi je dis qu&#8217;il est fran\u00e7ais, car tu m&#8217;as compris : si vous ne voulez pas de mon expression, moi je ne veux pas de la v\u00f4tre. Mais le peuple qui a l&#8217;imagination vive, et qui cr\u00e9e tous les mots, qui n&#8217;\u00e9coute point, qui n&#8217;entend point ces lamentations enfantines sur la pr\u00e9tendue d\u00e9cadence du go\u00fbt, lamentations absolument les m\u00eames de temps imm\u00e9morial, le peuple bafoue les r\u00e9genteurs de la langue, et l&#8217;enrichit d&#8217;expressions pittoresques, tandis que le lamentateur s&#8217;abandonne \u00e0 des plaintes que le vent emporte. J&#8217;en appelle donc au peuple, juge souverain du langage ; car si l&#8217;on \u00e9coute les puristes, l&#8217;on n&#8217;adoptera aucun mot, l&#8217;on n&#8217;exploitera aucune mine, l&#8217;on sera toujours tremblant, incertain ; l&#8217;on demandera \u00e0 trois ou quatre hommes s&#8217;ils veulent bien nous permettre de parler ou d&#8217;\u00e9crire de telle ou telle mani\u00e8re, et quand nous en aurons re\u00e7u la permission, ils voudront encore pr\u00e9sider \u00e0 la structure de nos phrases : l&#8217;homme serait encha\u00een\u00e9 dans la plus glorieuse fonction qui constitue un \u00eatre pensant. Loin de nous cette servitude : la hardiesse dans l&#8217;expression suppose la hardiesse de pens\u00e9e.\u0094 [<em>N\u00e9ologie<\/em>, p. xxiv-xxv]<\/p><\/blockquote>\n\n\n\n<p>Et, un peu plus loin, d&#8217;ajouter :<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\"><p>\u0093La langue est \u00e0 celui qui sait la faire ob\u00e9ir \u00e0 ses id\u00e9es. Laissez la langue entre les mains de nos <em>feuillistes<\/em>, <em>folliculaires, souligneurs<\/em>, elle deviendra <em>nigaude<\/em> comme eux. Donnez-vous la peine d&#8217;orienter la carte de la litt\u00e9rature, pour en d\u00e9signer le midi et le septentrion, c&#8217;est-\u00e0-dire, les gens de lettres d&#8217;un c\u00f4t\u00e9, qui produisent des ouvrages, qui creusent les id\u00e9es, qui vont en avant, et de l&#8217;autre, les jugeurs, impuissants \u00e0 cr\u00e9er, et qui sont les dignes objets de la ris\u00e9e publique. Que reste-t-il de toute la scolastique de l&#8217;abb\u00e9 Desfontaines jusqu&#8217;\u00e0 celle de nos jours ? C&#8217;est du langage sorbonique litt\u00e9raire, rien de plus.\u0094 [<em>N\u00e9ologie<\/em>, p. xliii]<\/p><\/blockquote>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\">3.2.<\/h4>\n\n\n\n<p>Les esprits logiques tenteront d&#8217;expliquer rationnellement ce ph\u00e9nom\u00e8ne inconnu de r\u00e9g\u00e9n\u00e9ration et d&#8217;affranchissement du lexique par le pr\u00e9alable n\u00e9cessaire de la sensorialit\u00e9 : selon le vieil aphorisme renouvel\u00e9 qui veut que <em>Nihil est in intellectu<\/em>&#8230; <em>Rien ne soit dans la compr\u00e9hension qui n&#8217;ait auparavant \u00e9t\u00e9 dans les sens<\/em> &#8230;. Les tenants du n\u00e9o-classicisme, avec Marmontel et La Harpe, mais aussi le Chevalier de Jaucourt, dresseront alors contre cette subversion du sens les forteresses d\u00e9j\u00e0 obsol\u00e8tes de <em>leurs trait\u00e9s<\/em> et de <em>leurs \u00e9l\u00e9ments<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p>Sur le versant proprement linguistique du processus, Dumarsais et Beauz\u00e9e, dans la filiation des logiciens et grammairiens de Port Royal, montrent la voie \u00e0 un Condillac, promoteur de la langue des calculs, mais qui est aussi aussi l&#8217;auteur d&#8217;un <em>Dictionnaire de Synonymes<\/em> dont &#8211; ult\u00e9rieurement &#8211; Lafaye r\u00e9utilisera le cadre th\u00e9orique et formel g\u00e9n\u00e9ral. Entre eux, Rivarol r\u00e9impose <em>in extremis<\/em> le clich\u00e9 de la clart\u00e9 de la langue, d&#8217;une clart\u00e9 qui n&#8217;est peut-\u00eatre plus d\u00e9sormais que l&#8217;ombre d&#8217;elle-m\u00eame, opacifiant ainsi un r\u00e9el que la litt\u00e9rature a de plus en plus de mal \u00e0 saisir :<\/p>\n\n\n\n<p>&#8221; Ce qui distingue notre langue des langues anciennes et modernes, c&#8217;est <em>l&#8217;ordre et la construction de la phrase<\/em>. Cet ordre doit toujours \u00eatre direct et <em>n\u00e9cessairement clair<\/em>. [&#8230;] Le Fran\u00e7ais par un privil\u00e8ge unique est seul rest\u00e9 fid\u00e8le \u00e0 l&#8217;ordre direct, comme s&#8217;il \u00e9tait tout raison [&#8230;] et c&#8217;est en vain que les passions nous bouleversent et nous sollicitent de suivre l&#8217;ordre des sensations : <em>la syntaxe fran\u00e7aise est incorruptible<\/em>. C&#8217;est de l\u00e0 que r\u00e9sulte <em>notre admirable clart\u00e9<\/em>, base \u00e9ternelle de notre langue. Ce qui n&#8217;est pas clair n&#8217;est pas fran\u00e7ais ; ce qui n&#8217;est pas clair est encore anglais, italien, grec ou latin. Pour apprendre les langues \u00e0 inversions, il suffit de conna\u00eetre les mots et leurs r\u00e9gimes ; pour apprendre la langue fran\u00e7aise, il faut encore retenir l&#8217;arrangement des mots. On dirait que c&#8217;est d&#8217;une g\u00e9om\u00e9trie tout \u00e9l\u00e9mentaire, de la simple ligne droite, que s&#8217;est form\u00e9e la langue fran\u00e7aise ; et que ce sont les courbes et leurs vari\u00e9t\u00e9s infinies qui ont pr\u00e9sid\u00e9 aux langues grecque et latine.\u0094 [pp. 253-56]<\/p>\n\n\n\n<p>Pour maintenir cette apparence d&#8217;essentielle raison gouvernant la langue, il ne faut rien moins alors que le poids du g\u00e9nie, mais d&#8217;un g\u00e9nie qui &#8211; pr\u00e9cis\u00e9ment en cette \u00e9poque &#8211; est en train de s&#8217;individuer \u00e0 la suite du <em>trauma<\/em> de la R\u00e9volution de 1789 et de la constitution d&#8217;une notion du sujet litt\u00e9raire moderne distincte de celle de l&#8217;auteur classique. C&#8217;est ainsi que le tr\u00e8s orthodoxe critique du <em>Journal des D\u00e9bats<\/em>, Dussault, fait jouer en discours les termes de <em>forme<\/em>, de <em>figure<\/em> et de <em>g\u00e9nie<\/em> dans un contexte qui associe esth\u00e9tique litt\u00e9raire et esth\u00e9tique &#8221; linguistique &#8220;, sans peut-\u00eatre percevoir les cons\u00e9quences plus tardives de son geste :<\/p>\n\n\n\n<p>&#8221; Tous les bons litt\u00e9rateurs conviennent que la forme de notre langue a \u00e9t\u00e9 fix\u00e9e et d\u00e9termin\u00e9e par les grands \u00e9crivains du si\u00e8cle dernier ; il faut distinguer dans un idiome ce qui appartient au go\u00fbt et \u00e0 l&#8217;imagination de ce qui n&#8217;est pas de leur ressort ; rien n&#8217;emp\u00eache aujourd&#8217;hui d&#8217;inventer de nouveaux mots, lorsqu&#8217;ils sont devenus absolument n\u00e9cessaires ; mais nous ne devons plus inventer de nouvelles figures, sous peine de d\u00e9naturer notre langue, et de blesser son g\u00e9nie &#8221; [Dussault, <em>Annales litt\u00e9raires<\/em>, t. I, Paris, 1828, \u0093 A propos de Mme de Sta\u00ebl \u0094, 1800, p. 33]<\/p>\n\n\n\n<p>Il y a l\u00e0, ind\u00e9niablement, une crise de la valeur. En effet, l&#8217;arriv\u00e9e sur le devant de la sc\u00e8ne litt\u00e9raire de personnalit\u00e9s &#8211; pour ne pas dire d&#8217;individualit\u00e9s, terme alors fortement d\u00e9pr\u00e9ciatif &#8211; telles que Chateaubriand, Senancour ou justement Mme de Sta\u00ebl, pr\u00e9cipite un quadruple bouleversement des valeurs d&#8217;usage ayant son incidence dans le plan g\u00e9n\u00e9ral du langage comme dans celui plus restreint de la nature et des formes de la langue litt\u00e9raire :?- aux <em>\u00e9mois<\/em> des grammairiens perdus entre la raison et la norme, correspondent?- les <em>frissons<\/em> d&#8217;effroi de lexicographes submerg\u00e9s par le renouvellement du vocabulaire, tandis que les philosophes du langage ne cessent d&#8217;\u00e9prouver d&#8217;ontologiques?- <em>tr\u00e9mulations<\/em> au spectacle de la raison subvertie par l&#8217;\u00e9motion, et que les nouveaux sujets du discours commencent \u00e0 prendre conscience des?- <em>vibrations<\/em> d\u00e9stabilisantes de leur sentiment \u00e9pilinguistique.<\/p>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\">3.3<\/h4>\n\n\n\n<p>Derri\u00e8re une prononciation et des graphies portant la trace de leurs d\u00e9calages historiques, les \u0093 <em>phrases boursoufl\u00e9es<\/em> \u0094 d\u00e9nonc\u00e9es par les critiques litt\u00e9raires de l&#8217;\u00e9poque exposent une syntaxe accumulative en contradiction avec les r\u00e8gles classiques de la m\u00e9thode analytique qui pr\u00f4nent au contraire d\u00e9composition et s\u00e9riation. Entre les derniers feux de la grammaire m\u00e9taphysique diffract\u00e9s par le courant de l&#8217;Id\u00e9ologie [1800-1838] et les premi\u00e8res lueurs d&#8217;une linguistique historique du fran\u00e7ais [1860-1880], les analyses grammaticales tendent \u00e0 faire place \u00e0 des commentaires \u0093 stylistiques \u0094, d\u00e9l\u00e9guant la compr\u00e9hension des m\u00e9canismes et l&#8217;estimation de leur ad\u00e9quation \u00e0 un projet expressif et signifiant \u00e0 la libre appr\u00e9ciation \u00e9pilinguistique de chacun.<\/p>\n\n\n\n<p>De m\u00eame, \u0093<em>les alliances de mots barbares<\/em>\u0094, le \u0093<em>jargon m\u00e9taphysique<\/em>\u0094 jug\u00e9 par les Aristarques comme \u0093<em>absolument inintelligible<\/em>\u0094, la prolif\u00e9ration des termes scientifiques ou techniques suffix\u00e9s en -ie, les \u00e9tymologies permettant \u0093<em>de ne pas nommer les choses comme tout le monde les nomme<\/em>\u0094, telles sont les marques les plus \u00e9videntes du passage du temps et de la subversion des anciennes valeurs de sens par des valorisations que dictent dans l&#8217;instant les effets de mode. Le lexique d&#8217;une langue atteste des modifications qui travaillent simultan\u00e9ment sa morphologie et sa s\u00e9mantique ; \u00e0 l&#8217;articulation de ces deux plans, de nouvelles formes de repr\u00e9sentation s&#8217;inscrivent ainsi dans la conscience des locuteurs, et &#8211; peu \u00e0 peu &#8211; \u00e9mergent \u00e0 la surface des discours. Un obscur professeur de style peut \u00e9crire :<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\"><p>&#8220;Notre vocabulaire a pris une extension immense d\u00e8s le commencement de ce si\u00e8cle, ou plut\u00f4t d\u00e8s les commencemens de notre r\u00e9volution. Le fran\u00e7ais s&#8217;est enrichi d&#8217;une multitude d&#8217;expressions qui font de la langue des Chateaubriand, des Casimir Delavigne, des Guizot, des Barante, une langue plus vari\u00e9e et bien plus abondante que la langue des Racine et des Boileau. Deux causes ont concouru \u00e0 ce subit enrichissement : 1\u00b0 l&#8217;\u00e9tablissement du r\u00e9gime parlementaire, si propre \u00e0 nationaliser les termes autrefois rel\u00e9gu\u00e9s dans la tribune anglaise, et \u00e0 populariser ceux de notre barreau ; 2\u00b0 le triomphe de la prose po\u00e9tique entre les mains de Bernardin de Saint-Pierre et de M. de Chateaubriand. Combien de mots autrefois ignor\u00e9s ou d\u00e9laiss\u00e9s dans les cat\u00e9gories de Linn\u00e9, dans les glossaires des linguistes, dans les lexiques des s\u00e7avans, ont pris place dans la litt\u00e9rature, et m\u00eame se sont introduits avec des lettres de naturalisation dans la conversation des gens du monde ? L&#8217;\u00e9tude de la langue grecque, reprise avec ardeur dans ces derniers temps, n&#8217;a pas peu contribu\u00e9 \u00e0 cet accroissement du dictionnaire ; tel mot heureux qui autrefois n&#8217;aurait pas fait fortune, recueilli aujourd&#8217;hui par des gens familiaris\u00e9s avec les racines grecques et qui sentent toute l&#8217;\u00e9tendue de ces expressions si pleines de signification, prosp\u00e8re et s&#8217;introduit dans le langage ordinaire. Il n&#8217;est pas de mince inventeur d&#8217;huiles et de pommades, qui ne puise dans le lexique une d\u00e9nomination scientifique pour sa d\u00e9couverte. La politique a sem\u00e9 dans le fran\u00e7ais une quantit\u00e9 de mots que la publicit\u00e9 de la tribune a r\u00e9pandus et recommand\u00e9s dans tous les rangs de l&#8217;ordre social ; chaque jour, il s&#8217;en cr\u00e9e de nouveaux ; chaque jour de nouvelles circonstances, de nouvelles id\u00e9es font \u00e9clore des d\u00e9nominations, des d\u00e9signations accueillies avec empressement par le besoin public&#8221; [Raynaud, <em>Manuel du Style en quarante le\u00e7ons<\/em>, 1828, p. 58-59]<\/p><\/blockquote>\n\n\n\n<p>L&#8217;extension du lexique constitue pour Raynaud un signe parmi d&#8217;autres de cette transformation des convenances langagi\u00e8res. Elle emporte en outre avec elle le d\u00e9fi esth\u00e9tique que doivent relever les \u00e9crivains :<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\"><p>&#8220;Par cela m\u00eame que les langues sont intimement li\u00e9es au caract\u00e8re des peuples auxquels elles appartiennent, il est encore \u00e9vident que rien ne peut les sauver de l&#8217;instabilit\u00e9 naturelle des chose humaines ; elles varient n\u00e9cessairement tant qu&#8217;elles sont usuelles ; elles s&#8217;assouplissent aux moeurs, aux go\u00fbts et au ton de chaque si\u00e8cle. D&#8217;ailleurs, l&#8217;emploi m\u00eame qu&#8217;on en fait les use ; le mot figur\u00e9 le plus brillant devient familier, terne et trivial ; le terme propre devient commun et insignifiant ; le tour le plus anim\u00e9 devient froid ; l&#8217;\u00e9pith\u00e8te forte devient vague et parasite ; l&#8217;\u00e9l\u00e9gance perd sa fleuret le style tout son \u00e9clat. Le temps, en un mot, \u00f4terait aux langues leurs couleurs, leur \u00e9nergie et leurs agr\u00e9ments, si le g\u00e9nie des \u00e9crivains ne savait leur pr\u00eater de nouvelles gr\u00e2ces et r\u00e9tablir l&#8217;\u00e9quilibre des expressions us\u00e9es par de nouvelles expressions sonores, n\u00e9cessaires et significatives&#8221;, <em>Loc. Cit<\/em>. p.118-119.<\/p><\/blockquote>\n\n\n\n<p>Derri\u00e8re des morphologies r\u00e9manentes, les valorisations s\u00e9mantiques ne cessent d&#8217;\u00eatre travaill\u00e9es par les forces souvent contradictoires des pressions de la soci\u00e9t\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\">3.4<\/h4>\n\n\n\n<p>Les \u00e9v\u00e9nements politiques et culturels marquant la transition du XVIIIe au XIXe si\u00e8cle sont ainsi enregistr\u00e9s et homologu\u00e9s en litt\u00e9rature par un lexique que travaillent les discussions des puristes classiques, contestant les d\u00e9placements du vocabulaire, et des progressistes, soutenant cette \u00e9volution comme n\u00e9cessaire \u00e0 la mise en discours des interdits de la langue de la p\u00e9riode pr\u00e9c\u00e9dente. C&#8217;est bien ici la valeur qui est en question. Le terme de \u0093<em>r\u00e9volution<\/em>\u0094 est lui-m\u00eame un bon exemple de ce ph\u00e9nom\u00e8ne : \u00e9vocations contradictoires de Ferdinand Brunot \u00e0 l&#8217;endroit de cet \u00e9v\u00e9nement : stabilit\u00e9 de la langue, la langue dans la <em>tourmente<\/em> ; oblit\u00e9ration volontaire du ph\u00e9nom\u00e8ne \u00e0 laquelle proc\u00e8de Alexis Fran\u00e7ois ; ou r\u00e9serves de Marcel Cohen affirmant qu&#8217;en cette p\u00e9riode rien ne s&#8217;est pass\u00e9 qui boulevers\u00e2t durablement les structures de la langue. La th\u00e8se de Max Frey en 1925 : <em>Les transformations du vocabulaire \u00e0 l&#8217;\u00e9poque de la R\u00e9volution<\/em> [Paris, P.U.F., 1925], ent\u00e9rine ce malaise g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9 qui se traduit par une incapacit\u00e9 absolue des \u00e9l\u00e9ments critiques du lexique \u00e0 garder quelque permanence d\u00e9notative que ce soit.<\/p>\n\n\n\n<p>Gunnar von Proschwitz a eu l&#8217;occasion plus r\u00e9cemment de rappeler ce fait [<a href=\"#nb4\">4<\/a>] . Rappelons seulement la liste publi\u00e9e en 1829 &#8211; quelques mois seulement avant la reproduction d&#8217;un \u00e9v\u00e9nement de m\u00eame type ! &#8211; par le <em>Journal Grammatical<\/em>, qui r\u00e9actualise une s\u00e9rie de termes lexicaux ayant suscit\u00e9 troubles, d\u00e9bats, condamnations ou enthousiasmes d&#8217;un dangereux pragmatisme, mais qui sont tous alors d\u00e9finitivement entr\u00e9s dans l&#8217;usage de la litt\u00e9rature : <em>Activer, Administratif, Annuaire, Arbitraire, Arrestation, Asserment\u00e9, Avou\u00e9, Bureaucratie, Classement, Classification, D\u00e9moraliser, D\u00e9porter, D\u00e9sorganiser, Directoire, Dissidence, Domiciliaire, Employ\u00e9, Ex\u00e9cutif, F\u00e9d\u00e9raliser, Fonctionnaire, Incivique, Inconstitutionnalit\u00e9, Inconstitutionnel, Inserment\u00e9, Inviolabilit\u00e9, Liberticide, Mod\u00e9rantisme, Nationaliser, Neutralisation, Neutraliser, Permanence, P\u00e9titionnaire, Philosophisme, Pr\u00e9ciser, Propagande, Propagandiste, R\u00e9gulariser, R\u00e9volutionnaire, Soumissionnaire, Terreur, Terrorisme, Tyrannicide, Urgence, Utiliser, Vandalisme, Veto, Vocif\u00e9ration.<\/em>.. Tous ces termes ont v\u00e9cu des mises en forme discursives diverses ; mais tous t\u00e9moignent par certains de leurs traits de l&#8217;activit\u00e9 repr\u00e9sentationnelle de l&#8217;\u00e9poque et trahissent les frissons de sensibilit\u00e9s et d&#8217;intelligences souvent heurt\u00e9es par la violence des actes succ\u00e9dant aux mots.<\/p>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\">3.5<\/h4>\n\n\n\n<p>Les \u0093<em>images burlesques<\/em>\u0094, l&#8217;\u0093<em>abus continuel de l&#8217;antith\u00e8se et de l&#8217;hyperbole<\/em>\u0094, le recours \u00e0 une \u0093<em>vieille \u00e9loquence<\/em>\u0094, l&#8217;emploi du \u0093<em>langage<\/em> des Pr\u00e9cieuses de <em>Moli\u00e8re<\/em>\u0094 et de la \u0093<em>langue surann\u00e9e de F\u00e9nelon, de Bossuet, de Racine et de Buffon<\/em>\u0094, le refus des \u0093expressions triviales\u0094, telles sont par ailleurs les marques les plus superficielles de l&#8217;expression susceptibles d&#8217;\u00e9veiller sympathie ou exasp\u00e9ration en l&#8217;homme de paroles et de discours. Point n&#8217;est alors besoin d&#8217;\u00eatre grammairien, homme de lettres ou p\u00e9dagogue pour \u00eatre l\u00e9gitim\u00e9 \u00e0 s&#8217;exprimer \u00e0 ce sujet. Un sentiment g\u00e9n\u00e9ral de la langue s&#8217;installe \u00e0 l&#8217;arri\u00e8re-plan des usages effectifs, et chacun devient plus ou moins apte \u00e0 juger des effets cr\u00e9\u00e9s par les discours per\u00e7us ou \u00e9mis. Louis-S\u00e9bastien Mercier notait d&#8217;ailleurs dans le <em>Tableau de Paris<\/em> :<\/p>\n\n\n\n<p>\u0093 Avec quelle l\u00e9g\u00e8ret\u00e9 on ballotte \u00e0 Paris les opinions humaines ! Dans un souper, que d&#8217;arr\u00eats rendus ! On a prononc\u00e9 hardiment sur les premi\u00e8res v\u00e9rit\u00e9s de la m\u00e9taphysique, de la morale, de la litt\u00e9rature et de la politique : l&#8217;on a dit du m\u00eame homme, \u00e0 la m\u00eame table, \u00e0 droite qu&#8217;il est un aigle, \u00e0 gauche qu&#8217;il est un oison. L&#8217;on a d\u00e9bit\u00e9 du m\u00eame principe, d&#8217;un c\u00f4t\u00e9 qu&#8217;il \u00e9tait incontestable, de l&#8217;autre qu&#8217;il \u00e9tait absurde. Les extr\u00eames se rencontrent, et les mots n&#8217;ont plus la m\u00eame signification dans deux bouches diff\u00e9rentes \u0094 [<em>Tableau de Paris<\/em>, tome I, 8 : \u0093De la Conversation\u0094, \u00e9d. M. Delon, Paris, Robert Laffont, Coll. Bouquins, 1990, p. 38.]<\/p>\n\n\n\n<p>Madame de Kr\u00fcdener, \u00e9pistoli\u00e8re parmi bien d&#8217;autres de la p\u00e9riode r\u00e9volutionnaire, fait constamment allusion \u00e0 la \u0093<em>langue s\u00e9ductrice des passions<\/em>\u0094, \u00e0 un \u0093<em>langage passionn\u00e9<\/em>\u0094, et se reproche de ne pouvoir trouver les mots et les expressions susceptibles d&#8217;exprimer son \u00eatre profond, comme si les formes de la langue lui d\u00e9robaient l&#8217;acc\u00e8s \u00e0 cette essence [<a href=\"#nb5\">5<\/a>] :<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\"><p>\u0093 Ah ! si seulement je pouvais vous d\u00e9peindre ce qui est dans mon c\u0153ur, avec les couleurs qui s&#8217;y trouvent et que je ne puis confier \u00e0 mes paroles ! Je me repr\u00e9sente moi-m\u00eame comme \u00e9tant une riche mine d&#8217;or qui conna\u00eet pourtant sa VALEUR mais qui d&#8217;elle-m\u00eame ne sait se r\u00e9v\u00e9ler. Je porte en effet un tr\u00e9sor et j&#8217;en vis mais seul l&#8217;\u0153il du philosophe qui sait percevoir les beaut\u00e9s des larmes du sentiment, seul ce regard-l\u00e0 peut me deviner et pourrait cueillir mes pens\u00e9es dans le berceau de mon moi ! \u0094&#8230;<\/p><\/blockquote>\n\n\n\n<p>Avec ce t\u00e9moignage, nous sommes encore dans les couches les plus instruites de la soci\u00e9t\u00e9, mais les vibrations \u00e9pilinguistiques s&#8217;insinuent aussi au c\u0153ur des couches plus modestes, ne serait-ce que par le biais des cacographies et autres discours normatifs de l&#8217;usage qui assoient leur autorit\u00e9 sur les produits affectifs d\u00e9riv\u00e9s de la faute.<\/p>\n\n\n\n<p>Boinvilliers, donne comme exemples de ces d\u00e9voiements : \u0093 <em>La sciance est le plu beau thr\u00e9sor&#8230; La vertue, ci aimable, doit accompagn\u00e9 la sciance<\/em> \u0094, et ne cesse de r\u00e9p\u00e9ter qu&#8217;\u0093 <em>il est honteux<\/em> \u0094 de ne pas \u00e9tudier l&#8217;orthographe et \u0093 <em>d\u00e9shonorant<\/em> \u0094 de \u0093 <em>choquer les oreilles autant que les yeux<\/em> \u0094 [<a href=\"#nb6\">6<\/a>] Sous le fallacieux pr\u00e9texte de corriger, il inscrit par l\u00e0 un peu plus profond\u00e9ment dans l&#8217;intuition de chaque locuteur le malaise d&#8217;\u00eatre au-dehors de la norme d&#8217;usage. Les innombrables discussions qui se font jour alors pour proc\u00e9der \u00e0 la s\u00e9riation des usages de la langue, et pour accorder une marque d\u00e9signative sp\u00e9cifique \u00e0 ces emplois &#8211; lointains anc\u00eatres de nos niveaux de langue modernes &#8211; confirment cette intense activit\u00e9 \u00e9pilinguistique. On se d\u00e9fie alors d&#8217;une langue orale qui ne cesse de se d\u00e9velopper et de pr\u00e9tendre \u00e0 reconnaissance alors que seule la langue \u00e9crite n&#8217;est officiellement entendue et accept\u00e9e comme crit\u00e8re de socialit\u00e9, ou plus exactement de bonne sociabilit\u00e9&#8230; Mais, pr\u00e9cis\u00e9ment, la litt\u00e9rature du XIXe si\u00e8cle aura \u00e0 c\u0153ur de rep\u00eacher ces fragments de discours populaires, argotique et herm\u00e9tiques pour les ins\u00e9rer dans des ouvrages d&#8217;ambition litt\u00e9raire.<\/p>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\">3.6<\/h4>\n\n\n\n<p><em>Figur\u00e9ment, proverbialement, famili\u00e8rement, bassement, populairement, vulgairement<\/em>, sont l\u00e0 des termes non encore m\u00e9talinguistiquement justifi\u00e9s, mais qui commencent d\u00e9j\u00e0 \u00e0 hanter la doxa d\u00e9velopp\u00e9e sur le langage par les instances socialement pr\u00e9\u00e9minentes, et qui \u00e9talonnent la valeur de ces jugements. Les attributs de ces marques sont si spontan\u00e9ment re\u00e7us et si notionnellement diffus qu&#8217;ils paraissent \u00eatre inscrits de droit dans la nature du langage. Qu&#8217;en est-il alors de la valeur ?<\/p>\n\n\n\n<p>C&#8217;est dans ce cadre de contraintes latentes et d&#8217;imp\u00e9ratifs socio-\u00e9thiques, sur fond d&#8217;id\u00e9ologie controvers\u00e9e mais pr\u00e9gnante, que la constitution d&#8217;une grammaire prescriptive active la prise de conscience des m\u00e9canismes formels de la langue et de leurs produits esth\u00e9tiques. On r\u00e9\u00e9dite encore Dumarsais en 1800&#8230; De cette saillance s&#8217;ensuit un d\u00e9veloppement inconnu jusqu&#8217;alors de th\u00e9ories et de commentaires, parfois contradictoires, mais toujours indicatifs du besoin de comprendre et d&#8217;expliquer pour mieux appliquer la r\u00e8gle. La superposition instantan\u00e9e de ces discours sur la langue produit rapidement un effet de trembl\u00e9 gr\u00e2ce auquel s&#8217;estompent peu \u00e0 peu les contours trop raides de la m\u00e9taphysique logique et de l&#8217;Id\u00e9ologie, et \u00e0 la faveur duquel se l\u00e9gitime la prise en consid\u00e9ration des effets du style.<\/p>\n\n\n\n<p>Entre prose et po\u00e9sie, est d\u00e9sormais venu le temps des proses po\u00e9tiques \u00e0 la Chateaubriand, puis celui des po\u00ebmes en prose, \u00e0 la fa\u00e7on d&#8217;Aloysius Bertrand ou Lautr\u00e9amont. Ainsi la litt\u00e9rature s&#8217;insinue-t-elle plus intimement dans le corps de la langue et interf\u00e8re-t-elle de plus en plus \u00e9troitement avec les habitudes sociales imm\u00e9diates. Et Girault-Duvivier, en 1811, dans la pr\u00e9face de sa c\u00e9l\u00e8bre <em>Grammaire des Grammaires<\/em>, ira jusqu&#8217;\u00e0 revendiquer l&#8217;importance didactique de cet attelage id\u00e9ologique :<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\"><p>&#8220;Bien convaincu que la religion et la morale sont les bases les plus essentielles de l&#8217;\u00e9ducation ; que les r\u00e8gles les plus abstraites sont mieux entendues lorsqu&#8217;elles sont d\u00e9velopp\u00e9es par des exemples ; et qu&#8217;\u00e0 leur tour les exemples se gravent mieux dans la m\u00e9moire lorsqu&#8217;ils pr\u00e9sentent une pens\u00e9e saillante, un trait d&#8217;esprit ou de sentiment, un axiome de morale, ou une sentence de religion, je me suis attach\u00e9 \u00e0 choisir de pr\u00e9f\u00e9rence ceux qui offrent cet avantage. J&#8217;ai en outre multipli\u00e9 ces exemples autant que je l&#8217;ai pu, et je les ai puis\u00e9s dans les auteurs les plus purs, les plus corrects ; de sorte que, si dans certains cas, nos ma\u00eetres en grammaire sont partag\u00e9s d&#8217;opinion, si certaines difficult\u00e9s se trouvent r\u00e9solues par quelques-uns d&#8217;eux d&#8217;une fa\u00e7on diff\u00e9rente, et qu&#8217;on soit embarrass\u00e9 sur le choix que l&#8217;on doit faire, sur l&#8217;avis que l&#8217;on doit suivre, on \u00e9prouvera du moins une satisfaction, c&#8217;est qu&#8217;on aura pour se d\u00e9terminer l&#8217;autorit\u00e9 d&#8217;un grand nom ; car, comme l&#8217;a dit un auteur, Il n&#8217;y a de Grammairiens par excellence que les grands \u00e9crivains.&#8221; [p. VI].<\/p><\/blockquote>\n\n\n\n<p>Doit-on pour autant inf\u00e9rer de cette consid\u00e9ration que le style d\u00e9rive simplement d&#8217;un judicieux et tr\u00e8s habile usage des formes de contraintes linguistiques, et que ses valeurs r\u00e9sultent d&#8217;un amalgame id\u00e9ologico-grammatical ?<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">4 SCIENCE ET SOCIALITE DE LA LANGUE LITTERAIRE<\/h3>\n\n\n\n<p>En cette transition du XVIIIe au XXe si\u00e8cle, le XIXe si\u00e8cle voit la th\u00e9orie de l&#8217;expression, au m\u00eame titre que ses pratiques effectives en discours, vaciller sous les effets d&#8217;innombrables bouleversements socio-culturels. La <em>Grammaire Nationale<\/em> des fr\u00e8res Bescherelle, en 1834, se donnera comme \u00e9tant celle de \u0093<em>de Voltaire, de Racine, de Bossuet, de F\u00e9nelon, de J.-J. Rousseau, de Buffon, de Bernardin de Saint-Pierre, de Chateaubriand, de Casimir Delavigne, et de tous les \u00e9crivains les plus distingu\u00e9s de la France<\/em> [&#8230;].\u0094 et comme constituant un \u0093<em>Ouvrage \u00e9minemment classique, qui [&#8230;] doit \u00eatre consid\u00e9r\u00e9 comme un<\/em> Cours pratique de litt\u00e9rature fran\u00e7aise, <em>et une introduction \u00e0 toutes les branches des connaissances humaines\u0094&#8230;Tout commentaire affaiblirait<\/em> !<\/p>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\">4.1<\/h4>\n\n\n\n<p>Les grammairiens, lexicographes, rh\u00e9toriciens, po\u00e9ticiens, et amateurs de style, d\u00e9couvrent ainsi la force sociale de leur juridiction. A l&#8217;ext\u00e9rieur de la langue litt\u00e9raire, langue mod\u00e8le sur laquelle s&#8217;\u00e9difie le fran\u00e7ais de r\u00e9f\u00e9rence, les usagers ordinaires de cette langue tenteront de s&#8217;affranchir de la tutelle des r\u00e8gles int\u00e9rioris\u00e9es. Rebut\u00e9s par l&#8217;introspection inhibante qui d\u00e9ploie au-dessus de chacun le spectre de la faute, ils chercheront \u00e0 construire dans leurs usages une langue plus souple, affranchie et d\u00e9couvrant empiriquement les conditions de sa vitalit\u00e9 et de son d\u00e9veloppement dans les pratiques spontan\u00e9es les plus diverses de l&#8217;oral. A charge paradoxale pour la litt\u00e9rature de rattraper ces d\u00e9voiements populaires et dialectaux que Balzac, Sand, Barbey d&#8217;Aurevilly, Hugo, Sue, ou Murger, Richepin, Rictus et d&#8217;autres surent si bien illustrer. Il ne suffit pas, comme le veut Hugo, de \u0093 <em>mettre le bonnet rouge au dictionnaire<\/em> \u0094 si dans le m\u00eame temps on d\u00e9clare \u0093 <em>paix \u00e0 la syntaxe<\/em> \u0094. Littr\u00e9 notant pour sa part la mouillure de prononciation des deux ll dans fille, aiguille ou abeille produit un t\u00e9moignage d\u00e9pass\u00e9 et induit une norme obsol\u00e8te par rapport \u00e0 laquelle l&#8217;usage r\u00e9el ne peut \u00eatre que d\u00e9viance et faute.<\/p>\n\n\n\n<p>Il y a un tout du langage : la langue de la litt\u00e9rature d\u00e9couvre au XIXe si\u00e8cle qu&#8217;elle peut fixer certaines de ces crispations du standard de l&#8217;expression. Si la langue fran\u00e7aise \u00e9volue alors, c&#8217;est donc bien autant dans ses formes intrins\u00e8ques que dans ses manifestations discursives. Les premi\u00e8res laissent appara\u00eetre les transformations rapides de la morphologie et du lexique sur un fond syntaxique plus stable ; les secondes donnent \u00e0 voir une diversit\u00e9 de lieux et de tons, de tours et d&#8217;allures, ; \u00e0 percevoir des effets de styles et de mani\u00e8res, de niveaux de langue jusqu&#8217;alors interdits de s\u00e9jour dans les paradigmes acad\u00e9miques, soucieux de r\u00e9guler les pratiques, et qui r\u00e9partissaient la mati\u00e8re du langage en strictes s\u00e9ries ferm\u00e9es, particuli\u00e8rement propices au traitement r\u00e9p\u00e9titif des lieux communs d&#8217;une pens\u00e9e fix\u00e9e ant\u00e9rieurement \u00e0 son \u00e9nonciation.<\/p>\n\n\n\n<p>En ce sens, on peut caract\u00e9riser cette \u00e9poque comme la p\u00e9riode de l&#8217;histoire favorisant la conversion d&#8217;un <em>pr\u00eat \u00e0 parler<\/em> individuel, qui est du <em>d\u00e9j\u00e0 pens\u00e9<\/em> collectif \u00e0 la mani\u00e8re de Buffon, en un <em>pr\u00eat \u00e0 penser<\/em> collectif, qui n&#8217;est au fond que du <em>d\u00e9j\u00e0 dit ou \u00e9crit<\/em>&#8230; par certains. D\u00e8s lors, la langue ne saurait plus \u00eatre consid\u00e9r\u00e9e comme syst\u00e8me abstrait et g\u00e9n\u00e9ral, d&#8217;essence syntactico-logique ; elle devient un r\u00e9seau de relations et de significations \u00e0 explorer, pr\u00e9monition involontaire de ce que nous nommons aujourd&#8217;hui un hypertexte.<\/p>\n\n\n\n<p>Fragilit\u00e9 r\u00e9ticulaire des impressions fugaces et des fugitives sensations qu&#8217;un Verlaine tente de fixer en juxtaposant les registres d&#8217;expression ; ou puissance contestataire des images rimbaldiennes, toutes ces formes renvoient \u00e0 une conception de la langue dans laquelle la r\u00e9f\u00e9rence est de plus en plus nettement sentie comme m\u00e9diatis\u00e9e par le signe qui la porte. Mallarm\u00e9 propose \u00e0 cet \u00e9gard de mettre en place un v\u00e9ritable programme philologique &#8211; conjointement h\u00e9rit\u00e9 de Renan et de Henri Weil &#8211; dont l&#8217;ambition est de subvertir les valeurs quotidiennes de la communication au nom de la puret\u00e9. La d\u00e9structuration syntaxique des \u00e9nonc\u00e9s, la mise \u00e0 l&#8217;\u00e9cart des logiques \u00e9nonciatives banales, la dissolution du sujet cart\u00e9sien concourent \u00e0 cette involution du langage sur lui-m\u00eame.<\/p>\n\n\n\n<p>A l&#8217;oppos\u00e9 de ces conceptions parisiennes et intellectuelles de la langue litt\u00e9raire, la naissance de la philologie romane et les amorces successives de constitution d&#8217;une science des dialectes &#8211; la chaire de <em>Dialectologie<\/em> est cr\u00e9\u00e9e \u00e0 l&#8217;E.P.H.E. en 1888, occup\u00e9e par le Suisse Gilli\u00e9ron &#8211; suscitent un renouveau d&#8217;int\u00e9r\u00eat pour les litt\u00e9ratures ne relevant pas imm\u00e9diatement du domaine restreint que constitue le fran\u00e7ais standard. Aussi bien du c\u00f4t\u00e9 de la Bretagne [Hersart de la Villemarqu\u00e9 et le <em>Barzaz Breiz<\/em>] que du c\u00f4t\u00e9 de la Provence [Mistral et le F\u00e9librige, Alphonse Daudet, etc.] se font jour des tentatives de litt\u00e9rature s&#8217;\u00e9mancipant &#8211; au moins par le lexique et quelques formes phras\u00e9ologiques &#8211; des r\u00e8gles et du canevas du fran\u00e7ais acad\u00e9mique. C&#8217;est \u00e9galement en 1889, que l&#8217;\u00e9crivain Marcel Schwob, dot\u00e9 d&#8217;une formation philologique et ami de Georges Guyesse, publie ses \u00e9tudes sur l&#8217;argot ancien et notamment la langue de Fran\u00e7ois Villon. Ainsi, la langue litt\u00e9raire, comme M\u00e9lisande se penchant au-dessus de la fontaine de Pell\u00e9as, ne cesse-t-elle de se r\u00e9fl\u00e9chir, en tous les sens du terme, et de s&#8217;observer dans toutes la diversit\u00e9 et l&#8217;instabilit\u00e9 de ses reflets. La notion m\u00eame de valeur en \u00e9prouve un t\u00e9r\u00e9brant vertige.<\/p>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\">4.2<\/h4>\n\n\n\n<p>Le XXe si\u00e8cle, dans sa majeure partie, ne fera gu\u00e8re que d\u00e9velopper ces tendances. Il est d&#8217;ailleurs frappant de noter que tous les grands \u00e9crivains de la premi\u00e8re moiti\u00e9 de ce si\u00e8cle &#8211; de Proust \u00e0 Val\u00e9ry, en passant par Gide, Paulhan, Claudel, Saint John Perse, Martin du Gard, et bien d&#8217;autres encore &#8211; ont \u00e9t\u00e9 form\u00e9s en quelque sorte \u00e0 l&#8217;\u00e9cole de ce XIXe si\u00e8cle, si h\u00e2tivement et insolemment qualifi\u00e9 de \u0093 stupide \u0094 par ses derniers rejetons.<\/p>\n\n\n\n<p>En un sens, lorsque Val\u00e9ry c\u00e9l\u00e8bre les vertus du Verbe : \u0093 <em>Honneur des hommes, Saint LANGAGE \/ Discours proph\u00e9tique et par\u00e9<\/em>&#8230; \u0094, il ne fait que reprendre l&#8217;insistance de Schuchardt sur le caract\u00e8re spirituel de la langue et l&#8217;importance du facteur individuel, de la cr\u00e9ation libre, pour la m\u00ealer aux consid\u00e9rations physio-psychologiques de Broca, selon lesquelles la langue d\u00e9pend d&#8217;une certaine int\u00e9grit\u00e9 du corps de l&#8217;homme. De l\u00e0 cette mythification du langage po\u00e9tique qui propose aux contemporains une version revue et corrig\u00e9e de la mystification mallarm\u00e9enne et de la valeur absolue que repr\u00e9sente le crystal du verbe po\u00e9tique.<\/p>\n\n\n\n<p>L&#8217;\u00e9criture de la po\u00e9sie se tend ainsi entre des contraires presque absolus. A travers Val\u00e9ry, dans la filiation de Mallarm\u00e9, ou Saint-John Perse, dans la filiation de Leconte de Lisle et Jos\u00e9 Maria de Heredia [exotisme graphique], le discours po\u00e9tique poursuit inlassablement sa qu\u00eate du haut langage : syntaxe complexe, lexique puissamment diversifi\u00e9, rythmes amples en constituent les ingr\u00e9dients majeurs.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 l&#8217;inverse, \u00e0 travers Supervielle, Reverdy, Eluard, Desnos, Aragon, Pr\u00e9vert, Queneau, la po\u00e9sie se naturalise et jouit du contact plus ais\u00e9 qu&#8217;elle offre \u00e0 ses lecteurs : lexique du quotidien, rythmes plus restreints, simplification de la syntaxe et des formes de composition facilitent l&#8217;acc\u00e8s \u00e0 la litt\u00e9rature de nouveaux lecteurs.<\/p>\n\n\n\n<p>La g\u00e9n\u00e9ration ult\u00e9rieure des Patrice La Tour du Pin, Andr\u00e9 du Bouchet, Philippe Jaccottet, Jacques R\u00e9da, Jacques Dupin cherchera, elle aussi, dans une certaine concision du langage le secret de la cristallisation des aphorismes.<\/p>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\">4.3<\/h4>\n\n\n\n<p>Dans l&#8217;ordre de la prose, l&#8217;\u00e9preuve de la premi\u00e8re guerre mondiale concentre l&#8217;int\u00e9r\u00eat sur le roman, les essais et les r\u00e9cits de guerre ; toutes formes qui favorisent l&#8217;irruption dans la langue litt\u00e9raire de fragments de discours philosophiques, techniques, et de nombreux effets de \u0093parlures\u0094 [Damourette et Pichon] populaires, r\u00e9gionales et argotiques. C&#8217;est d&#8217;ailleurs dans l&#8217;imm\u00e9diat apr\u00e8s-guerre que H. Bauche [<em>Le Langage populaire<\/em>, 1920] et H. Frei [<em>La Grammaire des fautes<\/em>, 1929] donnent leurs descriptions linguistiques de ces formes d&#8217;expression si socialement et g\u00e9ographiquement typ\u00e9es qu&#8217;on pourrait parfois les confondre avec des recherches de style. Ce dernier \u00e9crit d&#8217;ailleurs :<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\"><p>\u00ab [&#8230;] le proc\u00e9d\u00e9 essentiel par lequel le besoin d&#8217;expressivit\u00e9 en arrive \u00e0 ses fins est le jeu avec la norme s\u00e9mantique ou formelle exig\u00e9e par la logique ou la grammaire. En m\u00eame temps, la grande tendance de l&#8217;expressivit\u00e9 est de retourner, inconsciemment et \u00e0 des degr\u00e9s infiniment divers, aux proc\u00e9d\u00e9s primitifs du langage ; elle remplace les signes arbitraires par des symboles plus ou moins motiv\u00e9s, pr\u00e9sentant un rudiment de lien naturel entre le signe et la signification. Dans l&#8217;ensemble le besoin d&#8217;expressivit\u00e9 travaille donc contre la mobilit\u00e9 du signe par rapport \u00e0 la signification, et partant contre le besoin d&#8217;interchangeabilit\u00e9 \u00bb [<em>Loc. cit<\/em>., \u00e9d. 1929, p. 290]<\/p><\/blockquote>\n\n\n\n<p>Lorsqu&#8217;avec le Surr\u00e9alisme, l&#8217;\u00e9criture litt\u00e9raire s&#8217;oriente vers l&#8217;exploration des abysses de l&#8217;esprit humain, la prose po\u00e9tique de Breton invite \u00e0 l&#8217;exp\u00e9rience du d\u00e9paysement \u00e9nonciatif dans une langue fermement articul\u00e9e, supr\u00eamement r\u00e9gie par des lois d&#8217;\u00e9quilibre interne et d&#8217;harmonie, laquelle expose au XXe si\u00e8cle le r\u00e9sultat d&#8217;une longue tradition et d&#8217;une lente \u00e9volution. Si l&#8217;on songe, d&#8217;une part, que <em>l&#8217;Essai de Grammaire de la Langue fran\u00e7aise<\/em> de Damourette et Pichon a \u00e9t\u00e9 con\u00e7u entre 1911 et 1917, et qu&#8217;il a vu sa r\u00e9alisation et sa publication s&#8217;effectuer entre 1930 et 1936, en plein milieu de ces bouleversements historiques, culturels et esth\u00e9tiques de la France du XXe si\u00e8cle qui transform\u00e8rent tellement l&#8217;univers de la litt\u00e9rature fran\u00e7aise ; et si l&#8217;on se rappelle, d&#8217;autre part, l&#8217;importance accord\u00e9e par ces auteurs aux faits de l&#8217;oral, quelque s\u00e9v\u00e8res qu&#8217;aient \u00e9t\u00e9 ensuite les critiques port\u00e9es sur leurs conceptions, l&#8217;observation de cet ouvrage n&#8217;est pas sans enseignement.<\/p>\n\n\n\n<p>On peut effectivement y voir une des manifestations de ce sentiment \u00e9pilinguistique qui pousse \u00e0 prendre en compte des faits jusqu&#8217;alors n\u00e9glig\u00e9s, et, simultan\u00e9ment, comme l&#8217;expression de la difficult\u00e9 technique qui r\u00e9sulte de l&#8217;absence d&#8217;une m\u00e9thodologie consistante d&#8217;approche de ces ph\u00e9nom\u00e8nes. Une lacune \u00e9pist\u00e9mologique, en quelque sorte, dont les oeuvres litt\u00e9raires portent la trace lorsqu&#8217;elles s&#8217;essaient pour leur part \u00e0 noter des ph\u00e9nom\u00e8nes oraux sans s&#8217;apercevoir qu&#8217;il leur faudrait pour cela une th\u00e9orie de l&#8217;oralit\u00e9 et des modes rigoureux de transcription de cette oralisation de la parole.<\/p>\n\n\n\n<p>En l&#8217;absence de ces <em>impedimenta<\/em>, toute transcription litt\u00e9raire de ph\u00e9nom\u00e8nes oraux reste comme l&#8217;\u00e9cho lointain et stylis\u00e9 d&#8217;une parole, et le reflet d\u00e9formant d&#8217;une langue \u00e9crite qui se refuse \u00e0 perdre sa puret\u00e9, sa logique, et sa clart\u00e9 analytique dans les complexit\u00e9s du discours effectif. <em>L&#8217;orature<\/em> signal\u00e9e nagu\u00e8re par Claude Hag\u00e8ge marque cette impossible conjugaison des qualit\u00e9s encore classiques de la langue litt\u00e9raire et du besoin de s&#8217;adapter aux conditions historiques r\u00e9elles d&#8217;utilisation de la langue fran\u00e7aise. On prendra cette d\u00e9faillance de l&#8217;\u00e9criture soit comme l&#8217;expression du refus d&#8217;\u00e9pouser le pr\u00e9sent du langage, soit comme la marque d&#8217;un divorce d\u00e9finitif de la litt\u00e9rature officielle, majoritairement enferm\u00e9e dans ses mod\u00e8les d&#8217;un autre temps, et de la langue fran\u00e7aise vivante, d\u00e9sormais affranchie au foyer, \u00e0 l&#8217;atelier, et dans la rue, du carcan des normes scolaires.<\/p>\n\n\n\n<p>Les marginaux du Surr\u00e9alisme eux-m\u00eames, Leiris et d&#8217;autres, sans n\u00e9cessairement se r\u00e9inscrire dans cette tradition d&#8217;une \u00e9criture classique, renouent pour leur part avec le ludisme linguistique si d\u00e9lib\u00e9r\u00e9 des Grands rh\u00e9toriqueurs de la fin du XVe si\u00e8cle. Mais avec un sens de l&#8217;angoisse m\u00e9taphysique, une acuit\u00e9 de la perception de la solitude ontologique du sujet qui leur sont tout particuliers.<\/p>\n\n\n\n<p>De m\u00eame, ext\u00e9rieurs \u00e0 cette mouvance, les ambitieuses machines romanesques de Mauriac, Malraux, ou les essais et romans de Camus ou de Sartre recourent-ils \u00e0 une langue \u00e9crite que caract\u00e9rise le conformisme langagier, m\u00eame si les produits d&#8217;\u00e9nonciations socialement distinctes, les formes dialogiques et discursives [discours rapport\u00e9, style indirect libre], certains \u00e9l\u00e9ments du lexique, de la phon\u00e9tique et de la syntaxe, pr\u00e9sentent \u00e7\u00e0 et l\u00e0 des particularit\u00e9s qui eussent \u00e9t\u00e9 prohib\u00e9es en d&#8217;autres temps par la norme grammaticale et le go\u00fbt : les langues litt\u00e9raires de C\u00e9line et de Genet, \u00e0 cet \u00e9gard, sont exemplaires. D\u00e9sireuses de s&#8217;adapter aux formes nouvelles de l&#8217;expression, mais, simultan\u00e9ment, toujours rigoureuses, et &#8211; si l&#8217;on osait &#8211; d&#8217;un purisme tout classique. On citerait, plus pr\u00e8s de nous encore, le cas de Renaud Camus.<\/p>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\">4.4<\/h4>\n\n\n\n<p>Expansion du lexique fascin\u00e9 par l&#8217;univers de la psychanalyse, mais \u00e9galement soumis aux effets politiques et culturels de la lutte des classes, adaptation de la syntaxe aux effet de rythme d&#8217;une pens\u00e9e qui d\u00e9sormais ne saurait \u00eatre achev\u00e9e ant\u00e9rieurement \u00e0 son \u00e9nonciation, souci de reproduire le moins indirectement possible les effets de l&#8217;oral : la langue litt\u00e9raire fran\u00e7aise de la seconde moiti\u00e9 du si\u00e8cle s&#8217;engage d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment dans une voie de r\u00e9flexion th\u00e9orique et d&#8217;applications pratiques qui vont totalement transformer le paysage linguistique de l&#8217;\u00e9criture. Une personnalit\u00e9 telle que Jean Paulhan, r\u00e9dacteur en chef de la <em>Nouvelle Revue Fran\u00e7aise<\/em>, en 1925, par son int\u00e9r\u00eat pour la langue et le langage concourt puissamment au d\u00e9veloppement de cette tendance. Purificateur du langage dans une \u00e9poque de crise intellectuelle et de confusion verbale, Paulhan, aventurier en terre mad\u00e9casse, devenu Professeur \u00e0 l&#8217;\u00c9cole des Langues Orientales, accorde un int\u00e9r\u00eat tout particulier \u00e0 la grammaire et \u00e0 la rh\u00e9torique, dont il fait les moteurs essentiels de la cr\u00e9ation litt\u00e9raire. <em>Les Fleurs de Tarbes<\/em> ou <em>La Terreur dans les Lettres<\/em>, publi\u00e9 en 1941, marque historiquement l&#8217;importance de cette r\u00e9flexion qui tend \u00e0 faire de la langue litt\u00e9raire un palimpseste ind\u00e9finiment r\u00e9g\u00e9n\u00e9r\u00e9 :<\/p>\n\n\n\n<p>\u0093Nous avons pouss\u00e9 \u00e0 bout la Terreur, et d\u00e9couvert la Rh\u00e9torique. Une rh\u00e9torique diff\u00e9rente certes de ce que l&#8217;on entend d&#8217;ordinaire par ce mot. [&#8230;] L&#8217;on peut avoir, de loin, l&#8217;impression qu&#8217;elle va guider de ses r\u00e8gles la main de l&#8217;\u00e9crivain &#8211; qu&#8217;elle le retient, en tout cas, de s&#8217;abandonner aux temp\u00eates de son c\u0153ur. Mais le fait est qu&#8217;elle lui permet au contraire de s&#8217;y donner sans r\u00e9serves, libre de tout l&#8217;appareil de langage qu&#8217;il risquait de confondre avec elles\u0094 [p. 145]<\/p>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\">4.5<\/h4>\n\n\n\n<p>En un secteur voisin, il faut admettre \u00e9galement l&#8217;importance de Raymond Queneau et de sa campagne pol\u00e9mique pour faire entrer d\u00e9finitivement dans l&#8217;\u00e9criture litt\u00e9raire les formes linguistiques de l&#8217;oral, m\u00eame si, en derni\u00e8re analyse, cet oral se r\u00e9v\u00e8le fortement stylis\u00e9 au regard des ses conditions r\u00e9elles de constitution et de r\u00e9alisation. Admirateur de C\u00e9line, mais aussi de Rictus, Henri Monnier et des illustr\u00e9s pour la jeunesse des ann\u00e9es 1930 tels que <em>L&#8217;\u00c9patant<\/em> ou <em>Les Pieds Nickel\u00e9s<\/em>, influenc\u00e9 par Vendry\u00e8s et invit\u00e9 par G\u00e9rald Antoine en Sorbonne, Queneau d\u00e9nonce l&#8217;\u00e9cart trop important s\u00e9parant la langue litt\u00e9raire officielle du XXe si\u00e8cle et la d\u00e9motique vernaculaire. Pour le r\u00e9duire, il propose d&#8217;accorder \u00e0 la graphie un r\u00f4le affranchi de toute convention historique [l&#8217;orthographe] qui lui permette de mieux cerner l&#8217;oral :<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\"><p>\u0093 Sans une notation correcte du fran\u00e7ais parl\u00e9, il sera impossible (il sera himpossible) au po\u00e8te de prendre conscience de rythmes authentique, de sonorit\u00e9s exactes, de la v\u00e9ritable musicalit\u00e9 du langage. Car c&#8217;est de l\u00e0 que sourd la po\u00e9sie. [Il ne s&#8217;agit pas] &#8230; de corriger l&#8217;orthographe de l&#8217;ancien fran\u00e7ais (celui que j&#8217;\u00e9cris en ce moment), mais de choisir quelle orthographe donner au nouveau fran\u00e7ais. La plus phon\u00e9tique semblerait s&#8217;imposer ; on pourrait employer l&#8217;alphabet : a, \u00e2, b, d, e, \u00e9, \u00e8, \u00ea, f, g (toujours dur), i, j, k, l, m, n, o, \u00f4, p, q, r, s (toujours \u00e7, ss), t, u, v, y, z, ch, gn, ou, an, in, on, en observant cette r\u00e8gle que toute lettre se prononce, et sans jamais changer de valeur, quelle que soit sa position. M\u00e9zalor, m\u00e9zalor, k\u00e9skon nobtyin ! Sa d&#8217;vyin incrouayab, pazordin\u00e8r, ranv\u00e8rsan, sa vouzaalor inds\u00e9 dr\u00f4ldasp\u00e9 dontonrvyin pa. On lrekon\u00ea pudutou, lfrans\u00e9, am\u00e9sa pudutou, sa vou pran toudinkou unalur ninv\u00e8rsanbarbas\u00e9 stup\u00e9fiant. Avr\u00e9dir, s\u00eam\u00eam maran. J\u00e9rlu toudsuit l\u00e9 kat lign sidsu, j\u00e9papu manp\u00e9ch\u00e9 demmar\u00e9. M\u00e9zifobyindir, s\u00e9 un pur kestion dabitud. On n\u00e9pa zabitu\u00e9, s\u00e9tou. Unfoua kon sra zabitu\u00e9, sa\u00efra tousel. \u0094 [<em>B\u00e2tons, chiffres et lettres<\/em>, p. 22]<\/p><\/blockquote>\n\n\n\n<p>Que ce soit dans les romans [<em>Loin de Rueil, Les Fleurs bleues, Le Chiendent, Zazie dans le m\u00e9tro<\/em>], dans les po\u00e8mes [<em>Le Chien \u00e0 la mandoline<\/em>] ou les recueils d&#8217;essais [<em>B\u00e2tons, Chiffres et Lettres<\/em>], voire dans <em>Exercices de style<\/em> et <em>Cent mille milliards de po\u00ebmes<\/em>, cette volont\u00e9 d&#8217;actualiser l&#8217;instrument linguistique de la litt\u00e9rature et de le conformer aux conditions r\u00e9elles d&#8217;utilisation de la langue ordinaire demeure une constante du travail de Queneau, qui affirme par l\u00e0 son ambition de \u0093<em>donner forme \u00e0 ce qui ne saurait se couler dans le moule caboss\u00e9 d&#8217;une grammaire d\u00e9fra\u00eechie<\/em>\u0094 [<em>B\u00e2tons, chiffres et lettres<\/em>, p. 63]. Elle a aussi l&#8217;int\u00e9r\u00eat d&#8217;avoir attir\u00e9 l&#8217;attention sur les aspects formels de la cr\u00e9ation litt\u00e9raire que m\u00e9diatise l&#8217;usage du langage, et, par cons\u00e9quent, d&#8217;avoir suscit\u00e9 par la langue une nouvelle th\u00e9orie du litt\u00e9raire que r\u00e9sume assez bien l&#8217;entreprise de l&#8217;Ouvroir <em>de Litt\u00e9rature Potentielle<\/em> : OULIPO, dans lequel s&#8217;illustrera particuli\u00e8rement George Perec. Par les recherches effectu\u00e9es sur la langue litt\u00e9raire, ce sont l\u00e0 des soutiens de l&#8217;inspiration ou des aides \u00e0 la cr\u00e9ativit\u00e9 qui sont propos\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\">4.6<\/h4>\n\n\n\n<p>En opposition tranch\u00e9e avec les recherches plus \u00e9sot\u00e9riques et autot\u00e9liques du nouveau roman et de la textique men\u00e9es par Jean Ricardou, Jean-Pierre Faye, Alain Robbe-Grillet, Philippe Sollers, les membres &#8211; math\u00e9maticiens, philosophes ou autres &#8211; de <em>l&#8217;Ouvroir<\/em> cherchent \u00e0 substituer \u00e0 l&#8217;insaisissable inspiration, des proc\u00e9dures m\u00e9thodiques de production litt\u00e9raire fond\u00e9es sur des op\u00e9rations logiques ou math\u00e9matiques r\u00e9cursives. Des algorithmes d&#8217;engendrement sont alors susceptibles d&#8217;\u00eatre d\u00e9gag\u00e9s qui permettent de r\u00e9aliser \u00e0 l&#8217;aide de la mati\u00e8re du langage les structures du texte. Queneau plaide en faveur du structur\u00e9lisme et non du structuralisme du texte litt\u00e9raire. Et la langue litt\u00e9raire re\u00e7oit de cette distinction un surplus de rigueur classique dans son utilisation qui permet de dire que &#8211; derri\u00e8re les audaces affich\u00e9es du \u0093 <em>M\u00e9 doukipudonktan<\/em> \u0094 initial de <em>Zazie dans le m\u00e9tro<\/em> &#8211; Queneau poursuit l\u00e0 l&#8217;effort que Moli\u00e8re et Hugo [le c\u00e9l\u00e8bre \u0093 <em>keks\u00e9k\u00e7a<\/em> \u0094 des <em>Mis\u00e9rables<\/em>] avaient commenc\u00e9 \u00e0 r\u00e9aliser. L\u00e0 encore se pose la question d&#8217;une valeur ontologique, \u00e9ternelle et absolue. Toute \u00e9criture s&#8217;accompagne de sa propre ma\u00efeutique, car l&#8217;interrogation sur le sens passe n\u00e9cessairement par le d\u00e9voilement progressif des myst\u00e8res de sa constitution.<\/p>\n\n\n\n<p>Au regard de cette volont\u00e9 de mod\u00e9lisation de la langue litt\u00e9raire, l&#8217;entreprise adverse des producteurs de ces machines \u00e0 enliser le r\u00e9cit et \u00e0 d\u00e9sorienter les visions, que Nathalie Sarraute avait inaugur\u00e9e en 1939 avec <em>Tropismes<\/em>, para\u00eet beaucoup plus soucieuse de formalisme arbitraire que d&#8217;une r\u00e9elle volont\u00e9 de d\u00e9gager de nouvelles conditions d&#8217;utilisation de la langue litt\u00e9raire. Entr\u00e9e alors dans l&#8217;\u00e8re du soup\u00e7on, confort\u00e9e d&#8217;ailleurs en cela par les nouvelles m\u00e9thodes de la critique n\u00e9o-saussurienne structurale ou marxiste se r\u00e9clamant de principes d&#8217;immanence, la litt\u00e9rature se d\u00e9tache des illusions repr\u00e9sentatives, ce qui ne peut manquer de d\u00e9finir un nouvel \u00e9tat du signe dans son rapport au r\u00e9el. Mais le nouveau roman est alors victime de l&#8217;amn\u00e9sie qui lui fait oublier que cette \u00e8re n&#8217;a pas commenc\u00e9 seulement au d\u00e9tour du premier tiers du XXe si\u00e8cle ; et qu&#8217;elle s&#8217;est ouverte en r\u00e9alit\u00e9 avec le grand vacillement traumatique et culturel des valeurs politiques, id\u00e9ologiques et s\u00e9miologiques qui co\u00efncide avec l&#8217;\u00e9v\u00e9nement r\u00e9volutionnaire de 1789.<\/p>\n\n\n\n<p>Cette exp\u00e9rience du langage en action marque en effet les d\u00e9buts d&#8217;un nouveau rapport de l&#8217;homme au langage fond\u00e9 sur un sentiment profond de malaise langagier et marqu\u00e9 par l&#8217;exp\u00e9rience constante de l&#8217;ins\u00e9curit\u00e9 linguistique. Lorsque les nouveaux romanciers d\u00e9couvrent ou feignent de d\u00e9couvrir l&#8217;opacification des choses que construit le langage, ils ne font que renouer avec ce sentiment dysphorique et le pousser, par la langue litt\u00e9raire, jusqu&#8217;en ses plus audacieuses et ultimes cons\u00e9quences. Jouant de ce mat\u00e9riau exclusif que sont les mots et les formes syntaxiques d&#8217;une langue, ces cr\u00e9ateurs proposent la conversion de la langue litt\u00e9raire productrice d&#8217;un sens partag\u00e9 en une \u00e9criture dont le sens et la valeur esth\u00e9tique restent \u00e0 s&#8217;approprier. L&#8217;\u00e9viction de la ponctuation [Claude Simon], l&#8217;\u00e9tablissement d&#8217;une temporalit\u00e9 ininterrompue [Michel Butor], le recours \u00e0 des accroissements homophoniques [Robert Pinget], toutes ces proc\u00e9dures invitent \u00e0 percevoir et d\u00e9couvrir dans la trame du texte l&#8217;affleurement de connotations jusqu&#8217;alors retenues dans les cha\u00eenes de la pudeur ou des id\u00e9ologies de l&#8217;esth\u00e9tiquement correct. Toutefois, derri\u00e8re ces transformations du mat\u00e9riau superficiel, demeure l&#8217;\u00e9vidente pr\u00e9occupation de distinguer la langue dans son emploi litt\u00e9raire des conditions d&#8217;utilisation de la vernaculaire quotidienne.<\/p>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\">4.7<\/h4>\n\n\n\n<p>On aurait mauvaise conscience \u00e0 terminer ce rapide survol des transformations de la langue fran\u00e7aise litt\u00e9raire \u00e0 l&#8217;\u00e9poque contemporaine sans \u00e9voquer les t\u00e9moignages issus du fran\u00e7ais populaire non conventionnel que l&#8217;oeuvre de Fr\u00e9d\u00e9ric Dard, dans la s\u00e9rie des <em>San Antonio<\/em>, ou les chansons de Renaud, voire les tentatives de rapeurs iconoclastes les plus contemporains, illustrent avec tant de vigueur. Adolescents des banlieues, beurs soumis aux risques de leur condition cr\u00e9ole et soucieux de se cr\u00e9er un langage sp\u00e9cifique, ouvriers, ruraux, marginaux et autres flics ou indics sont l\u00e0 caract\u00e9ris\u00e9s \u00e0 l&#8217;aide de sociolectes fortement distingu\u00e9s qu&#8217;estampillent des faits phon\u00e9tiques, graphiques, syntaxiques et lexicaux savoureusement rep\u00e9r\u00e9s ou imit\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p>Apocopes [<em>occase, b\u00e9nef, impec<\/em>], aph\u00e9r\u00e8ses [<em>binet, ricain, crobatie<\/em>], n\u00e9ologismes [<em>tac-au-tac-je, d\u00e9someletter, prosibus<\/em>] se m\u00ealent aux d\u00e9sorganisations ou aux t\u00e9lescopages morphosyntaxiques, s&#8217;entrem\u00ealent et se d\u00e9multiplient alors \u00e0 l&#8217;envi. La cr\u00e9ation verbale originale prend d\u00e8s lors le pas sur l&#8217;utilisation d&#8217;un mod\u00e8le linguistique officiel de la langue litt\u00e9raire qui, en d\u00e9pit de toutes les \u00e9volutions et r\u00e9volutions superficielles, reste \u00e0 travers les \u00e2ges fondamentalement le m\u00eame en pariant avant tout sur la possibilit\u00e9 de l&#8217;\u00e9change, de la communication et sur l&#8217;efficacit\u00e9 de l&#8217;interactivit\u00e9 du langage verbal. Car comme le dit en guise de boutade San Antonio lui-m\u00eame : \u0093<em>L&#8217;avenir du langage, c&#8217;est moi. Je suis le Jules Verne du vocabulaire<\/em>\u0094 [<em>En long, en large et en travers<\/em>, p. 44]. Et ce n&#8217;est malheureusement ni dans la succession r\u00e9cente des laur\u00e9ats des grands prix litt\u00e9raires annuellement d\u00e9cern\u00e9s \u00e0 la fin de l&#8217;automne, ni dans la lecture de leurs \u0153uvres qu&#8217;il faut chercher un renouvellement tangible de cette langue litt\u00e9raire fran\u00e7aise.<\/p>\n\n\n\n<p>Le Prix Goncourt 2006, d\u00e9cern\u00e9 aux <em>Bienveillantes<\/em> de Jonathan Littel semble \u00eatre, \u00e0 cet \u00e9gard, un parfait exemple de la crise que traverse aujourd&#8217;hui la valeur de la langue litt\u00e9raire et, partant, celle de l&#8217;oeuvre. Au sujet de ce roman-fleuve, se sont \u00e9chang\u00e9es &#8211; souvent avec virulence &#8211; critiques positives et critiques n\u00e9gatives, s&#8217;affrontant sur des points qui rel\u00e8vent g\u00e9n\u00e9ralement des implicites d&#8217;une id\u00e9ologie assumant le fait que toute litt\u00e9rature doit aujourd&#8217;hui faire l&#8217;objet d&#8217;une consommation agr\u00e9ant \u00e0 un lectorat le plus vaste possible. L&#8217;article que <em>Wikipedia<\/em> consacre \u00e0 ce livre sur le net est particuli\u00e8rement \u00e9clairant \u00e0 cet endroit :<\/p>\n\n\n\n<p>C&#8217;est tout d&#8217;abord le contenu imm\u00e9diat qui est salu\u00e9 par la critique : roman historique, roman de l&#8217;histoire, l&#8217;auteur &#8211; \u00e9tranger de surcro\u00eet &#8211; a su faire preuve d&#8217;une minutie et d&#8217;une ampleur simultan\u00e9es jug\u00e9es confondantes :<\/p>\n\n\n\n<p>On a beaucoup soulign\u00e9 la qualit\u00e9 de la documentation du roman. La description de la guerre et notamment des massacres de Juifs est tr\u00e8s crue : aucun d\u00e9tail n&#8217;est \u00e9pargn\u00e9 au lecteur. Le narrateur pose un regard froid, clinique sur les massacres. Pour Pierre Assouline dans son blog, ce regard est froid \u00ab mais sans la s\u00e9cheresse d&#8217;un rapport \u00bb, sans doute pour \u00ab bannir toute dimension po\u00e9tique \u00bb, laquelle ne serait pas appropri\u00e9e au sujet.<\/p>\n\n\n\n<p>Le critique de l&#8217;hebdomadaire allemand <em>Die Zeit<\/em>,11 Michael M\u00f6nninger, trouve que dans les sc\u00e8nes de violence o\u00f9 les cr\u00e2nes \u00e9clatent et les fragments osseux volent, Littell enfreint avec volupt\u00e9 l&#8217;interdiction pour l&#8217;historiographie de repr\u00e9senter les plus grandes horreurs de fa\u00e7on distanci\u00e9e. Ce faisant, il d\u00e9veloppe une esth\u00e9tisation de l&#8217;horreur, une po\u00e9tique de la cruaut\u00e9 qui, contrairement aux louanges faites par les critiques fran\u00e7ais, a plus \u00e0 voir avec le genre du film d&#8217;horreur qu&#8217;avec la crudit\u00e9 stendhalienne.<\/p>\n\n\n\n<p>Il en r\u00e9sulte l&#8217;impression d&#8217;une esth\u00e9tique baroque bien au-del\u00e0 de l&#8217;historicit\u00e9 de la notion.<\/p>\n\n\n\n<p>En fait, il s&#8217;agit d&#8217;un roman composite m\u00ealant les genres et les discours : on passe des consid\u00e9rations intellectuelles aux consid\u00e9rations les plus terre-\u00e0-terre o\u00f9 sang et excr\u00e9ments abondent. Comme l&#8217;indique J\u00e9r\u00f4me Garcin, \u00ab l&#8217;auteur a mis dans son r\u00e9cit beaucoup de choses qu&#8217;il conna\u00eet : de la philosophie, de l&#8217;histoire, de l&#8217;\u00e9conomie politique, de la s\u00e9miologie, du pamphlet, du polar ; de la po\u00e9sie aussi, quand le soldat ext\u00e9nu\u00e9 contemple le paysage ukrainien \u00e9trangement calme, au soir d&#8217;une bataille. Son gai savoir sollicite la sant\u00e9 du lecteur. \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>La subjectivit\u00e9 du narrateur se r\u00e9v\u00e8le dans ses rapports avec ses proches, sa m\u00e8re et sa s\u0153ur notamment. Quant \u00e0 la sexualit\u00e9 du narrateur, elle est \u00e9galement \u00e9voqu\u00e9e de mani\u00e8re tr\u00e8s crue.<\/p>\n\n\n\n<p>Certaines parties se r\u00e9v\u00e8lent oniriques, par exemple la fin du chapitre \u00ab Courante \u00bb, qui correspond au coma d&#8217;Aue, bless\u00e9 \u00e0 Stalingrad. Il en va de m\u00eame pour le chapitre \u00ab Air \u00bb o\u00f9 le narrateur fait part de ses obsessions.<\/p>\n\n\n\n<p>La difficult\u00e9 est alors de d\u00e9m\u00ealer le d\u00e9tail r\u00e9aliste de la pointe fantaisiste :<\/p>\n\n\n\n<p>Quelques \u00e9l\u00e9ments rel\u00e8vent du grotesque : ainsi les commissaires Weser et Clemens, constamment \u00e0 ses trousses, font preuve d&#8217;une quasi ubiquit\u00e9, rencontrant et traquant Aue m\u00eame dans les moments les plus absurdes. Autre d\u00e9tail burlesque : \u00e0 la fin du roman, Aue pince le nez du F\u00fchrer dans le bunker.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce qui pose n\u00e9cessairement la question du style de l\u2019\u0153uvre :<\/p>\n\n\n\n<p>Le roman est \u00e9galement critiqu\u00e9 en raison de son style. Le critique des <em>Inrockuptibles<\/em>, Sylvain Bourmeau juge l&#8217;esth\u00e9tique du roman peu moderne ; Il se demande comment on peut \u00e9crire en 2006 de la m\u00eame fa\u00e7on qu&#8217;au XIX\u00e8me si\u00e8cle comme si Proust, Joyce, Hammett, Faulkner et Robbe-Grillet n&#8217;avaient jamais exist\u00e9. Selon lui, Littell \u00e9crit un roman sur la Shoah comme si celle-ci avait eu lieu il y a un si\u00e8cle. Le critique de <em>Politis<\/em> partage cet avis et juge la langue d&#8217;un \u00ab acad\u00e9misme achev\u00e9 comme si l&#8217;indicible d&#8217;un r\u00e9el qui exc\u00e8de les limites de la raison pouvait trouver une forme dans un langage polic\u00e9. Il regrette que la voix de Max Aue n&#8217;ait pas \u00e9t\u00e9 \u00ab contamin\u00e9e par la d\u00e9flagration du sens que porte son terrible r\u00e9cit \u00bb. Selon lui, Littell \u00ab s&#8217;en est tenu \u00e0 la surface des choses \u00bb et \u00ab ne p\u00e9n\u00e8tre pas dans le tissu de l&#8217;horreur \u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p><em>Le Canard enchain\u00e9<\/em> d\u00e9plore \u00ab la faiblesse stylistique qui compromet souvent le plaisir de lire : les barbarismes succ\u00e8dent aux facilit\u00e9s d&#8217;un go\u00fbt douteux. Le critique cite un passage de l&#8217;\u0153uvre (p 14) : \u00ab Tr\u00e8s souvent dans la journ\u00e9e, ma t\u00eate se met \u00e0 rugir comme un four cr\u00e9matoire \u00bb. Dans un autre article, il met en lumi\u00e8re l&#8217;utilisation de nombreux anglicismes.?Pour Edouard Husson du quotidien <em>Le Figaro<\/em>, le passage o\u00f9 Hitler est habill\u00e9 en rabbin (p 434) est une insulte \u00e0 la m\u00e9moire des victimes.<\/p>\n\n\n\n<p>L&#8217;accumulation de termes techniques et de r\u00e9f\u00e9rences historiques peut aussi poser probl\u00e8me. Selon lecritiquede<em>Politis<\/em> , la concentration de \u00ab Scharf\u00fchrer \u00bb, \u00ab Obersturmf\u00fchrer \u00bb et \u00ab Standartf\u00fchrer \u00bb participe d&#8217;un m\u00eame devoir de compilation que l&#8217;information syst\u00e9matique donn\u00e9e sur le sort de tel personnage connu, comme si Jonathan Littell n&#8217;avait pu \u00e9pargner \u00e0 son lecteur la moindre de ses fiches. On retrouve la m\u00eame r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 des fiches bristol chez Edouard Husson : \u00ab il y a l&#8217;autre face, celle de l&#8217;\u00e9l\u00e8ve besogneux. Comme historien du nazisme, je rel\u00e8ve page apr\u00e8s page des fiches de lecture plus ou moins visiblement accroch\u00e9es les unes aux autres. \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Ce dernier critique compare le narrateur \u00e0 un khagneux qui ferait preuve d&#8217;un c\u00f4t\u00e9 <em>m&#8217;as-tu-vu<\/em> et d&#8217;un go\u00fbt pour les digressions philosophiques \u00ab au risque de lasser le lecteur quand il doit subir \u00e0 longueur de page des dialogues sur le moi, le monde et l&#8217;absence de Dieu \u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Autre probl\u00e8me stylistique \u00e9voqu\u00e9 par Sch\u00f6ttler : les erreurs de langue. La plupart des termes germaniques pr\u00e9sents dans le roman sont, selon lui, tordus ou fautifs. <a href=\"http:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Les_Bienveillantes\">http:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Les_Bienveillantes<\/a><\/p>\n\n\n\n<p>On voit bien dans ces lignes tout ce qui &#8211; dans un tel roman &#8211; fait probl\u00e8me : la volont\u00e9 de tout pr\u00e9senter, d&#8217;inclure dans l&#8217;\u00e9criture les diff\u00e9rents aspects d&#8217;une enqu\u00eate historique, d&#8217;une analyse psychologique, d&#8217;un trait\u00e9 philosophique de la solitude ontologique de l&#8217;\u00eatre humain, fait \u00e9clater la coh\u00e9rence interne qui permet seule de d\u00e9finir la valeur dans la variabilit\u00e9 de ses conditions de r\u00e9ception. Ou, si l&#8217;on pr\u00e9f\u00e8re, dans son historicit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Le m\u00eame d\u00e9faut d&#8217;exhaustivit\u00e9 non critique surgit lorsqu&#8217;un dictionnaire &#8211; pour suivre l&#8217;\u00e9volution des tendances de discours &#8211; se met \u00e0 confondre les deux plans de la langue et de la parole : comment ne pas s&#8217;interroger sur les motivations plus ou moins avouables de la d\u00e9marche int\u00e9grative \u00e0 l&#8217;occasion de la tr\u00e8s r\u00e9cente et nouvelle \u00e9dition du <em>Grand Robert de la langue fran\u00e7aise<\/em>, qui admet des formes telles que :<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\"><p>\u00e0 donf, \u00e0 la louche, Accro, Adresse \u00e9lectronique, agent, agente, agroalimentaire (au lieu de agro-alimentaire), airbag, aligot, allogreffe, alzheimer, anabolis\u00e9, Annualisation (du temps de travail), anorexig\u00e8ne, antalgique, antipasti, antiprot\u00e9ase, antisida, apr\u00e8s-shampoing, aquagym, arc (pr\u00e9-sida), arch\u00e9o-bact\u00e9rie, Arobase, attaquant (raider), auteur, autrice, auteuse, auteure et auteuresse, Autoroute de la communication, Avatar, avoir la gagne, azt, bal\u00e8se ou bal\u00e8ze (au lieu de bal\u00e8s ou bal\u00e8ze), Balise, bancassurance, Bandana, barefoot, Barrette (de m\u00e9moire), bassin d&#8217;emplois, beach-volley, b\u00eatisier, Bicycle (bicyclette, Canada), biocompatibilit\u00e9, bio\u00e9thique, bio-informatique, biopuce, blaireau, bobo (bourgeois boh\u00e8me), bombardier, Bouffon, boulgour, bouquet de programmes, bouquet num\u00e9rique, boxeur, boxeuse, broccio, brownie, bulot, \u00e7a le fait, cab\u00e9cou, c\u00e2blo-op\u00e9rateur, CAC 40, caler une \u00e9mission (de radio, de t\u00e9l\u00e9vision), Camionneur (pull), canyoning, cass\u00e9, cent (centi\u00e8me d&#8217;euro), CES (Contrat emploi solidarit\u00e9), Chambray (tissu), chaource, charcuterie de la mer, Chat, cheese-cake, chez (par ex. nul de chez nul), chiffonnade, chili, Chouchou, chouquette, citadine (petite voiture pour la ville), classieux, clic-clac, Code ASCII, coentreprise, colombo, Comme d&#8217;hab., commerce \u00e9lectronique, commerce \u00e9quitable, Condominium (appartement, Canada), Consommable, contactologie, conteneur, cookie, coton-tige, courriel, Couverture maladie universelle (CMU), Covoiturage, cracker (pirate informatique), crade, crapoter, crique (galette de pommes de terre), Croissanterie, Cybercaf\u00e9, Cyberculture, cyberespace, cyclosporine, daube, d\u00e9boguer, d\u00e9chetterie, d\u00e9chiquet\u00e9, d\u00e9di\u00e9, d\u00e9jant\u00e9, deltiste, d\u00e9put\u00e9, d\u00e9put\u00e9e ; d\u00e9s\u00e9pargne, destroy, dhea, Doc, Double-cliquer, Dvd, \u00e9crivain, \u00e9crivaine, e-mail, , Emploi-jeune, empreinte g\u00e9n\u00e9tique, \u00e9mulateur, en remettre une couche \/ une louche, endorphine, enk\u00e9phaline, enseigne, ensuqu\u00e9, entrepreneuriat, \u00e9preuve dames, \u00e9preuve messieurs, \u00e9rythropo\u00ef\u00e9tine (epo), Esb, \u00eatre niveau, euro, \u00e9v\u00e9nementiel ou \u00e9v\u00e8nementiel, exploser qqch., Extension (de cheveux), externaliser, facturette, Famille recompos\u00e9e, , faq (foire aux questions), farci, ficelle (cr\u00eape roul\u00e9e picarde), flic, fliquette, fliquesse, foldingue, for\u00eat-noire, Forum, Fournisseur d&#8217;acc\u00e8s, fun-board, futon, gariguette, g\u00e9antiste, gerbant, Gigaoctet, globalisation, Gone (enfant, Lyon), gore, Goretex, grande distribution, grattons, grenadier (poisson), groove, Hacker, hip-hop, homoparentalit\u00e9, Hot-line, house-music, HTML, Hypermedia, Hypertexte, Hyst\u00e9ro, imprimer (comprendre), incrustation (d&#8217;image), incruste, infectiologie, Info, intermittent du spectacle, interro, IRM, jet-ski, jeux paralympiques, jodhpur (au lieu de jodhpurs), jojo (adj.), juge, la juge, juli\u00e9nas, karaok\u00e9, keuf, keum, kifer, la troisi\u00e8me mi-temps, label (maison de disques), latino, le Mondial (football), le nez dans le guidon, le y a-qu&#8217;\u00e0, leader, les fromages qui puent, Logith\u00e8que, madiran, magistrat, magistrate, magnet, Mail, maille (argent), maire, la maire, maladie de la vache folle, maladie opportuniste, maladie orpheline, malbouffe, maltraitance, manag\u00e9rial, Marcel, mascarpone, master (original d&#8217;un disque), Maternologie, matos, m\u00e9diatisation, M\u00e9ga-octet, micro (ordinateur), micro-entreprise, Microfibre, micropilule, ministre, la ministre, Mise en examen, mondialisation, monospace, Moteur de recherche, moto-crottes, multig\u00e9nique, multim\u00e9dia, multiplexe, micro-trottoir, multisalle, mytho, nain de jardin, nandrolone, napolitain (carr\u00e9 de chocolat), naturopathie, Navigateur, n\u00e9o-capitalisme, n\u00e9o-lib\u00e9ralisme, nickel (impeccable, parfait), nique ta m\u00e8re, non-droit, non-\u00e9v\u00e9nement ou non-\u00e9v\u00e8nement, nosocomial, nucl\u00e9osome, nugget, OGM, ong, opa, ope, op\u00e9rable, ouf (fou), ovalie, P. Q., Pacs, panetonne, panini, Papy-boom, Parent isol\u00e9, pdg, p\u00e9d\u00e9g\u00e8re (en entr\u00e9e), peigne-zizi, People, Perfecto, perso, \u00e0 plus, Photocopillage, piercing, pile-poil, pipi-room, pita, Pitonner (appuyer sur, Canada), Plan social, pok\u00e9mon, Polaire, portail, poubelle, pr\u00e9caire, prime time, prion, procr\u00e9atique, protectionnisme, prot\u00e8ge-slip, protocellule, provoc, puvath\u00e9rapie, qualiticien, rapido, rave, raviole, recapitalisation, recteur, rectrice ; r\u00e9gion, relou, remast\u00e9ris\u00e9, repreneur, r\u00e9seau, r\u00e9troviral, r\u00e9viseur, r\u00e9viseuse, ripou, riz basmati, road-movie, rol1er, roseval, r\u00f4sti, rtt, sabre (poisson), sainte-maure, salopiau, sandwiche, Sans-papiers, Sapeur (homme qui aime les v\u00eatements, fran\u00e7ais d&#8217;Afrique), sauvageon, schtroumpf., scope, se la jouer, Se pacser, secteur quaternaire, s\u00e9nologie, sensible, s\u00e9roconversion, Serveur, SGML, sida, Sigl\u00e9, silence radio, sitcom, site, soap-op\u00e9ra, Sous-pull, soutif, Speculos, spot (lieu o\u00f9 l&#8217;on pratique les sports de glisse), start-up, stent, stock-option, substitut de repas, supion, surendettement, Surfer (sur Internet), surimi, surveste, tache (personne lamentable), taco, taf (travail), ta\u00ef-chi, tartiflette, taxer (voler), tchatche, techno, T\u00e9l\u00e9charger, t\u00e9l\u00e9chirurgie, t\u00e9l\u00e9paiement, t\u00e9l\u00e9phone, T\u00e9l\u00e9travail, t\u00e9l\u00e9vente, tex-mex, Thalasso, Th\u00e9l\u00e9ton, Tiers-mondialisation, tifosi, tiramisu, tofu, toile, tomodensitom\u00e9trie, tong, top, touillette, tourisme, township, tra\u00e7abilit\u00e9, traiter qqn (insulter), transferrine, transg\u00e9nique, transposon., travail, trith\u00e9rapie, tumorig\u00e8ne, tunnel (de publicit\u00e9), tuyau, , ultra-lib\u00e9ralisme, urgentiste, vache (folle !), v\u00e9p\u00e9ciste, Verr\u00e9e (r\u00e9union o\u00f9 l&#8217;on offre \u00e0 boire, Suisse), vert, v\u00e9t\u00e9tiste, vih., village, village global, village plan\u00e9taire, vinaigre balsamique, virus, vocal, , vtt, waterzo\u00ef, webcam, Webmestre, wok, x\u00e9nodevise., yakitori., youpala., zarbi, zep, zigouigoui, zigounette, Zoreille (m\u00e9tropolitain, Nouvelle-Cal\u00e9donie, R\u00e9union)<\/p><\/blockquote>\n\n\n\n<p>Ne manque aujourd&#8217;hui dans cette liste que certaine &#8220;bravitude&#8221; in\u00e9dite et inou\u00efe, que pourraient justifier comme valeur des locuteurs acceptant qu'&#8221;au fond le plus important, c&#8217;est le style, j&#8217;en suis persuad\u00e9&#8221; pour &#8220;sauver la France avec style&#8221;&#8230;. En d\u00e9duirait-on pour autant, cependant, que le style se renferme uniquement dans le vocabulaire et que la valeur s&#8217;inscrit dans le flou d&#8217;une communication ind\u00e9finie ? L&#8217;\u00e9ternel politique de la langue !<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">5. POUR CONCLURE&#8230; OU POUR DOUTER ?&#8230;<\/h3>\n\n\n\n<p>Que retenir alors en conclusion de ce parcours et des lignes historiques de force qui le structurent ? En marge de la distinction qu&#8217;il y a lieu de maintenir entre <em>langue litt\u00e9raire<\/em>, au sens o\u00f9 la premi\u00e8re re\u00e7oit de la seconde une caract\u00e9risation esth\u00e9tique extrins\u00e8que, et <em>langue de la litt\u00e9rature<\/em>, au sens o\u00f9 cette derni\u00e8re ne saurait s&#8217;affranchir des contraintes inh\u00e9rentes \u00e0 la premi\u00e8re, il semble n\u00e9cessaire de mettre en \u00e9vidence au moins deux choses :<\/p>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\">5.1<\/h4>\n\n\n\n<p>Tout d&#8217;abord, que ce vaste mouvement d&#8217;\u00e9mergence d&#8217;une conscience identitaire associ\u00e9e \u00e0 la promotion de valeurs culturelles, elles-m\u00eames ancr\u00e9es dans un terroir soumis \u00e0 son tour aux al\u00e9as de politiques successives, a miraculeusement donn\u00e9 naissance \u00e0 un objet fantasmatique que l&#8217;on peut bien appeler <em>langue litt\u00e9raire fran\u00e7aise<\/em>. De cet objet libidinal, il est difficile de donner une repr\u00e9sentation homog\u00e8ne et coh\u00e9rente tant se combinent en lui d&#8217;int\u00e9r\u00eats divers : esth\u00e9tiques, \u00e9thiques, prop\u00e9deutiques, didactiques, politiques id\u00e9ologiques. Au moins le fantasme de son existence a-t-il permis la r\u00e9alisation de textes extraordinairement diff\u00e9renci\u00e9s dans leur nature, leurs formes linguistiques et leurs cadres artistiques, mais tous porteurs du m\u00eame d\u00e9sir d&#8217;\u00eatre lus, communiqu\u00e9s, compris, interpr\u00e9t\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p>Lorsqu&#8217;on envisage le passage effectu\u00e9 par le <em>medium<\/em> de la communication, du roman de haute \u00e9poque, issu de vive lutte du latin tardif et de ses sabirs, aux variantes dialectales et sociolectales du fran\u00e7ais contemporain mises en \u0153uvre par les auteurs dans leurs textes au moyen d&#8217;\u00e9critures sp\u00e9cifiques fortement individu\u00e9s, on ne peut qu&#8217;\u00eatre frapp\u00e9 par la constante aptitude d&#8217;un tel mat\u00e9riel langagier \u00e0 proposer des produits discursifs et textuels vari\u00e9s mais toujours profond\u00e9ment adapt\u00e9s aux conditions sociales de leur \u00e9laboration.<\/p>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\">5.2<\/h4>\n\n\n\n<p>Ensuite, que ce mat\u00e9riel de la langue porte \u00e0 chaque instant les marques de sa r\u00e9flexion critique, ce qui en d\u00e9cuple peut-\u00eatre la puissance signifiante.<\/p>\n\n\n\n<p>En effet, \u00e0 chaque stade de l&#8217;histoire litt\u00e9raire fran\u00e7aise, sous-jacente au dessein m\u00eame de toute litt\u00e9rature, on note une th\u00e9orisation plus ou moins spontan\u00e9e de ses usages de la langue par le biais des arts po\u00e9tiques, et des remarques sur cette notion holistique complexe que le terme de <em>style<\/em> servira peu \u00e0 peu \u00e0 identifier et d\u00e9signer.<\/p>\n\n\n\n<p>Relativement marginale au moyen \u00e2ge, en raison des pressions qu&#8217;exercent les concurrents voisins sur la langue qui va devenir le fran\u00e7ais, cette tendance s&#8217;affirme \u00e0 la Renaissance qui veut marquer la \u0093pr\u00e9cellence\u0094 d\u00e9finitive du fran\u00e7ais sur le latin, et plus particuli\u00e8rement du fran\u00e7ais parisien sur la prolif\u00e9ration des autres usages g\u00e9ographiques.<\/p>\n\n\n\n<p>Au XVIIe si\u00e8cle, le besoin de garantir une norme unitaire promeut la notion de \u0093<em>bon usage<\/em>\u0094, par laquelle se r\u00e9alise un syst\u00e8me de valeurs souhait\u00e9es par la soci\u00e9t\u00e9 : d\u00e9nonciation des usages archa\u00efques, critique des exc\u00e8s de la pr\u00e9ciosit\u00e9, valorisation du mythe de la puret\u00e9 et de l&#8217;\u00e9l\u00e9gance, voire de la clart\u00e9 analytique de la langue pratiqu\u00e9e par les grands auteurs. Langue et litt\u00e9rature, la langue litt\u00e9raire est au service du respect des biens\u00e9ances, de soi-m\u00eame et des autres, d&#8217;une certaine qualit\u00e9 des rapports sociaux, du d\u00e9sir et du besoin d&#8217;\u00eatre agr\u00e9able, exact, ma\u00eetre de soi.<\/p>\n\n\n\n<p>Le passage du XVIIIe si\u00e8cle marque un d\u00e9tachement progressif de la th\u00e9orie linguistique \u00e0 l&#8217;\u00e9gard des r\u00e9alit\u00e9s sociales imm\u00e9diates. La reconnaissance des besoins lexicaux et terminologiques de la science et des arts favorise l&#8217;apparition d&#8217;une doctrine de la nomination r\u00e9gl\u00e9e : si toute science est \u0093<em>une langue bien faite<\/em>\u0094, cette langue devient <em>ipso facto<\/em> une structure de d\u00e9nomination et comme la face formelle d&#8217;un syst\u00e8me de noms. Ces derniers ont d\u00e9sormais supplant\u00e9 les mots et imposent \u00e0 la connaissance de classer les faits ; ils pr\u00e9tendent alors ordonner les variations du sens d&#8217;apr\u00e8s des mod\u00e8les logiques et rh\u00e9toriques, comme le souhaitait Dumarsais.<\/p>\n\n\n\n<p>Il revient au XIXe si\u00e8cle, et \u00e0 la prolif\u00e9ration du lexique qui le caract\u00e9rise, de renouer le lien de la langue et de sa r\u00e9flexion th\u00e9orique avec les conditions sociales d\u00e9finies par l&#8217;histoire. A chaque instant, les tentatives ou tentations de lib\u00e9ralisation de l&#8217;usage de la langue litt\u00e9raire se heurtent aux refus d\u00e9fensifs des conservateurs, et \u00e0 un constant besoin de normalisation, gr\u00e2ce auquel tout \u00e9cart en mati\u00e8re litt\u00e9raire peut-\u00eatre r\u00e9dim\u00e9 sous l&#8217;hypoth\u00e8que d&#8217;un fait de style individualis\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Aujourd&#8217;hui, alors que la galaxie Gutenberg commence \u00e0 \u00e9prouver le sens de ses limite, internet et le cyberespace offrent de nouvelles possibilit\u00e9s \u00e0 l&#8217;\u00e9criture litt\u00e9raire. Et l&#8217;on voit surgir des formes litt\u00e9raires in\u00e9dites situ\u00e9es au confluent des arts visuels, de la litt\u00e9rature \u00ab de la langue \u00bb traditionnelle et des nouvelles technologies de l&#8217;information &#8211; cet objet que l&#8217;on nomme d\u00e9sormais \u00ab po\u00e9sie \u00e9lectronique \u00bb. Cette cr\u00e9ation po\u00e9tique implique une relation sp\u00e9cifique \u00e0 l&#8217;\u00e9cran-support car elle est pr\u00e9vue pour l&#8217;affichage, souvent de fa\u00e7on \u00e0 prendre en compte la temporalit\u00e9 de l&#8217;affichage, voire celle de la performance en exigeant au sens fort l&#8217;interaction avec le lecteur (qu&#8217;on pourrait appeler, avec d&#8217;autres, le \u00ab spectacteur \u00bb). Elle exhibe et joue donc de la sp\u00e9cificit\u00e9 mat\u00e9rielle de son medium afin d&#8217;obtenir des effets de sens et une posture de lecture particuli\u00e8re. On pourra ici se reporter \u00e0 des sites tels que celui de Jacques Donguy : <a href=\"http:\/\/www.costis.org\/x\/donguy\/numerique.htm\">http:\/\/www.costis.org\/x\/donguy\/numerique.htm<\/a> ; ou celui, plus complexe, de Roxana Siroe-Tirea \u00e0 l&#8217;adresse internet : <a href=\"http:\/\/www.cloudsmagazine.com\/16\/Roxana_Sicoe_Tirea_La_poesie_electronique.htm\">http:\/\/www.cloudsmagazine.com\/16\/Roxana_Sicoe_Tirea_La_poesie_electronique.htm<\/a><\/p>\n\n\n\n<p>Aujourd&#8217;hui, la po\u00e9sie \u00e9lectronique participe <em>a priori<\/em> d&#8217;une dissidence esth\u00e9tique proche des nombreuses avant-gardes qui ont jalonn\u00e9 le XXe si\u00e8cle avec lesquelles elle partage la recherche et l&#8217;exploration de nouveaux moyens expressifs : elle semble proc\u00e9der d&#8217;une relation similaire \u00e0 la langue belle-lettriste, en choisissant le d\u00e9sordre et la singularisation de l&#8217;expression par l&#8217;interm\u00e9diaire de moyens techniques (int\u00e9gration de l&#8217;interf\u00e9rence et du \u00ab bruit \u00bb de la machine) ; avoir une intention manifestaire semblable ; mais surtout proc\u00e9der de la m\u00eame organisation communautaire qui distingue les avant-gardes. On peut envisager cette existence communautaire de deux fa\u00e7ons : il s&#8217;agit du choix strat\u00e9gique (raison mat\u00e9rielle) d&#8217;un mode de diffusion publique ; c&#8217;est, de fa\u00e7on moins superficielle, un positionnement esth\u00e9tique et institutionnel de la po\u00e9sie et de la po\u00e9tique num\u00e9rique.<\/p>\n\n\n\n<p>Parle-t-on alors de valeur ou de simple validation du sens de la d\u00e9marche cr\u00e9atrice ?<\/p>\n\n\n\n<p>L&#8217;adjectif <em>stylistique<\/em> entre dans l&#8217;usage de la langue en 1872 ; le substantif, pour sa part, sera reconnu en 1905. Entre ces deux dates, le d\u00e9clin des puristes sera acc\u00e9l\u00e9r\u00e9 par une vive scientifisation des jugements langagiers, qu&#8217;alimentent les d\u00e9couvertes de l&#8217;histoire et du comparatisme. A la suite de la formalisation d&#8217;une science s\u00e9mantique que r\u00e9alise M. Br\u00e9al entre 1883 et 1897, une insistance plus vive est d\u00e8s lors marqu\u00e9e par les cr\u00e9ateurs \u00e0 l&#8217;endroit des processus signifiants.<\/p>\n\n\n\n<p>La linguistique, dans toutes ses dimensions, s&#8217;unit alors de plus en plus \u00e9troitement \u00e0 la litt\u00e9rature et, par l&#8217;interm\u00e9diaire de l&#8217;essor des m\u00e9thodes critiques &#8211; stylistique, po\u00e9tique, rh\u00e9torique, narratologie &#8211; que favorise le XXe si\u00e8cle, constitue en quelque sorte le socle oblig\u00e9 de toute entreprise litt\u00e9raire. <em>Grammairiens \u00e9ternels<\/em>, comme le notait encore Alain Berrendonner en 1981, nombre de linguistes contemporains, pris au pi\u00e8ge des reflets de la litt\u00e9rature dans la langue et de la langue dans la litt\u00e9rature, n&#8217;en finissent pas de recourir sans le dire aux mod\u00e8les de la langue de la litt\u00e9rature, soit pour s&#8217;y r\u00e9f\u00e9rer et illustrer d&#8217;exemples leurs analyses, soit pour les d\u00e9noncer et les mettre \u00e0 l&#8217;\u00e9cart, sans s&#8217;apercevoir qu&#8217;ils concourent par l\u00e0 \u00e0 instancier ces mod\u00e8les. Ce faisant, les uns et les autres accr\u00e9ditent ainsi l&#8217;existence indubitable de cet objet pourtant si douteux &#8211; en termes de syst\u00e9matique intrins\u00e8que &#8211; qu&#8217;est la langue litt\u00e9raire fran\u00e7aise.<\/p>\n\n\n\n<p >[<a id=\"nb1\">1<\/a>] <em>Le Style<\/em>, Paris, Flammarion, G-F Corpus, 2004, pp. 22-27.<\/p>\n\n\n\n<p>[<a id=\"nh2\">2<\/a>] Je reprends ici la distinction \u00e9labor\u00e9e dans l&#8217;\u00e9tude, \u00e0 para\u00eetre aux \u00e9ditions Peeters, 2007, que j&#8217;ai consacr\u00e9e \u00e0 l&#8217;\u0153uvre de Petit de Julleville, entre langue fran\u00e7aise, syst\u00e8me de normes s\u00e9mio-linguistiques, et fran\u00e7ais, syst\u00e8me de normes s\u00e9mio-id\u00e9ologiques.<\/p>\n\n\n\n<p>[<a id=\"nh3\">3<\/a>] Michel Jourde et Jean-Charles Monferran, <em>Le Lexique m\u00e9talitt\u00e9raire fran\u00e7ais (XVIe-XVIIe si\u00e8cle<\/em>), Gen\u00e8ve, Droz, 2006<\/p>\n\n\n\n<p>[<a id=\"#nh4\">4<\/a>] Voir \u0093 Le vocabulaire politique du XVIIIe si\u00e8cle, avant et apr\u00e8s la R\u00e9volution. Scission ou continuit\u00e9 ? \u0094 <em>in Le Fran\u00e7ais moderne<\/em>, avril 1966 pp. 87 sqq.<\/p>\n\n\n\n<p>[<a href=\"#nh5\">5<\/a>] Voir Francis Ley, <em>Madame de Kr\u00fcdener 1764-1824. Romantisme et Sainte-Alliance<\/em>, Paris, Honor\u00e9 Champion, 1994, p. 90<\/p>\n\n\n\n<p>[<a href=\"#nh6\">6<\/a>] Jean-\u00c9tienne, Judith Foirestier, dit Boinvilliers, <em>Cacographie<\/em>, Paris, Barbou, 1803, p.6 .<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le mot Valeur est ind\u00e9niablement l&#8217;un des mots du fran\u00e7ais les plus difficiles \u00e0 d\u00e9finir et son utilisation dans un contexte d&#8217;esth\u00e9tique langagi\u00e8re ne simplifie pas le probl\u00e8me. Les dictionnaires d&#8217;usage courant, \u00e0 l&#8217;\u00e9poque contemporaine, proposent g\u00e9n\u00e9ralement une architecture dans laquelle la dimension linguistique appara\u00eet au coeur du processus. Ainsi le TLF.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[23,25],"tags":[365],"class_list":["post-10827","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-seminaire","category-seminaire-2","tag-seminaire"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/ais.airaud.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/10827","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/ais.airaud.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/ais.airaud.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/ais.airaud.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/ais.airaud.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=10827"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/ais.airaud.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/10827\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/ais.airaud.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=10827"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/ais.airaud.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=10827"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/ais.airaud.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=10827"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}