{"id":10828,"date":"2010-11-23T14:23:24","date_gmt":"2010-11-23T13:23:24","guid":{"rendered":"http:\/\/www.styl-m.org\/?page_id=68"},"modified":"2010-11-23T14:23:24","modified_gmt":"2010-11-23T13:23:24","slug":"stephane-gallon","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/ais.airaud.net\/index.php\/2010\/11\/23\/stephane-gallon\/","title":{"rendered":"St\u00e9phane Gallon"},"content":{"rendered":"\n<h1 class=\"wp-block-heading\">LES VALEURS D&#8217;UN AVALEUR DE VALEURS<\/h1>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">ou<\/p>\n\n\n\n<h1 class=\"wp-block-heading\">Etude lexico-sociologique de la lexie <em>valeur<\/em> dans les dictionnaires<\/h1>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">ou<\/p>\n\n\n\n<h1 class=\"wp-block-heading\">\u00ab La structure des \u00e9volutions id\u00e9ologiques \u00bb<\/h1>\n\n\n<p>Signe de la richesse conceptuelle de ce mot et de son histoire mouvement\u00e9e, les significations de la lexie \u00ab valeur \u00bb sont pl\u00e9thores. <em>Le Petit Robert<\/em><a href=\"#_ftn1\">[1]<\/a> ne contient pas moins de quatre rubriques g\u00e9n\u00e9rales qui se subdivisent \u00e0 leur tour en plusieurs d\u00e9finitions contenant chacune jusqu&#8217;\u00e0 quatre acceptions. Y voisinent des significations aussi diff\u00e9rentes que \u00ab ce en quoi une personne est digne d&#8217;estime \u00bb, \u00ab bravoure \u00bb, \u00ab caract\u00e8re mesurable (d&#8217;un objet) en tant que susceptible d&#8217;\u00eatre \u00e9chang\u00e9, d\u00e9sir\u00e9 \u00bb, \u00ab Titre repr\u00e9sentatif d&#8217;un droit financier d&#8217;une cr\u00e9ance \u00bb, voire \u00ab Mesure (d&#8217;une grandeur variable) \u00bb, \u00ab Dur\u00e9e relative (d&#8217;une note, d&#8217;un silence) \u00bb, \u00ab Qualit\u00e9 (d&#8217;un ton plus ou moins fonc\u00e9 ou plus ou moins satur\u00e9) \u00bb ou m\u00eame \u00ab sens (d&#8217;un mot) \u00bb. Plus g\u00eanant, cette derni\u00e8re d\u00e9finition n&#8217;appartient pas \u00e0 la m\u00eame rubrique que l&#8217;exemple \u00ab <em>La valeur expressive d&#8217;un mot <\/em>\u00bb, un ensemble porte sur la valeur des biens mais le syntagme \u00ab objet de valeur \u00bb se trouve dans un autre, \u00ab <em>Mot mis en valeur dans la phrase <\/em>\u00bb est plac\u00e9 \u00e0 la fin d&#8217;une partie \u00e9voquant la dimension p\u00e9cuniaire, etc. Ce sont, en fait, les rubriques g\u00e9n\u00e9rales qui posent probl\u00e8me : \u00ab I. Qualit\u00e9 d&#8217;une personne \u00bb, \u00ab II. Caract\u00e8re d&#8217;un bien marchand \u00bb, \u00ab III. Qualit\u00e9, int\u00e9r\u00eat d&#8217;une chose \u00bb, \u00ab IV Importance d&#8217;un \u00e9l\u00e9ment dans un syst\u00e8me \u00bb. Les trois premiers titres ne devraient-ils pas tous \u00eatre des sous-parties du dernier ? Les second et troisi\u00e8me ne sont-ils pas forc\u00e9ment appel\u00e9s \u00e0 se recouper ? L&#8217;\u00e9dition de 2009 du <em>Petit Larousse<a href=\"#_ftn2\">[2]<\/a><\/em> juxtapose, quant \u00e0 elle, douze d\u00e9finitions diff\u00e9rentes, toutes mises au m\u00eame niveau. M\u00eame en fermant les yeux sur les risques d&#8217;\u00e9parpillement et de dispersion engendr\u00e9s par une telle profusion, il para\u00eet bien difficile de comprendre ce qui motive l&#8217;ordre choisi. Le lecteur est aussi en droit de se demander pourquoi une des acceptions occupe dix-sept lignes alors que toutes les autres de deux \u00e0 six lignes, voire m\u00eame, dans un cas, une demi-ligne.<\/p>\n<p>Pour d\u00e9broussailler ce maquis, comprendre ces rapprochements \u00e9tonnants et tenter de donner un peu de coh\u00e9rence \u00e0 ce qui dans ces dictionnaires ne semble bien souvent que juxtapositions discutables et al\u00e9atoires, nous nous int\u00e9resserons \u00e0 une autre d\u00e9finition du <em>Robert<\/em> : \u00ab Ce qui est vrai, beau, bien, selon un jugement personnel plus ou moins en accord avec celui de la soci\u00e9t\u00e9 de l&#8217;\u00e9poque : ce jugement. <em>Les valeurs morales, sociales, esth\u00e9tiques.<\/em>\u00bb Nous chercherons \u00e0 montrer que bien qu&#8217;apparue tardivement cette acception sous-tend en fait toutes les pr\u00e9c\u00e9dentes et r\u00e9v\u00e8le une coh\u00e9rence diachronique qui en dit long sur l&#8217;histoire de notre soci\u00e9t\u00e9.<\/p>\n<p>Mais commen\u00e7ons par pr\u00e9ciser ce que, durant tout cet article, nous entendrons par \u00ab valeur \u00bb. La derni\u00e8re d\u00e9finition mentionn\u00e9e ci-dessus est en fait une reformulation de ce que Perelman et Olbrechts-Tyteca<a href=\"#_ftn3\"><em>[3]<\/em><\/a> classent dans les pr\u00e9misses de l&#8217;argumentation et plus pr\u00e9cis\u00e9ment dans les types d&#8217;objet d&#8217;accord existant entre l&#8217;argumentateur et son auditoire. Ces deux auteurs distinguent en effet \u00ab les faits et v\u00e9rit\u00e9s \u00bb qui \u00ab expriment le r\u00e9el \u00bb des \u00ab valeurs qui concernent une attitude envers le r\u00e9el \u00bb. Ils consid\u00e8rent \u00ab les valeurs comme objets d&#8217;accord ne pr\u00e9tendant pas \u00e0 l&#8217;adh\u00e9sion de l&#8217;auditoire universel \u00bb. Ils les divisent en deux grandes familles : \u00ab des valeurs abstraites telles que la justice ou la v\u00e9racit\u00e9, et des valeurs concr\u00e8tes telles que la France ou l&#8217;Eglise \u00bb. Robrieux dans ses <em>El\u00e9ments de Rh\u00e9torique et d&#8217;Argumentation<\/em>, m\u00eame s&#8217;il diverge un peu de ses pr\u00e9d\u00e9cesseurs, aide \u00e0 affiner ce concept :<\/p>\n<blockquote>\n<p>\u00ab Les &#8220;valeurs&#8221; sont des rep\u00e8res moraux admis par une soci\u00e9t\u00e9 donn\u00e9e, jouant \u00e0 peu pr\u00e8s le r\u00f4le des axiomes et des th\u00e9or\u00e8mes en math\u00e9matiques. Ce sont en quelque sorte des &#8220;lieux \u00e9thiques&#8221;. On peut les classer en deux cat\u00e9gories : les valeurs abstraites et les valeurs concr\u00e8tes. Les valeurs <em>abstraites <\/em>peuvent \u00eatre universelles, c&#8217;est-\u00e0-dire admises par tout homme quels que soient l&#8217;\u00e9poque et le lieu consid\u00e9r\u00e9s : le bien, le beau, le bon, le pur, l&#8217;absolu, le parfait, le vrai en font partie. Elles peuvent aussi \u00eatre particuli\u00e8res et toucher principalement certains groupes humains ou certaines \u00e9poques. Tels sont les cas du rang ou de la naissance sous l&#8217;Ancien R\u00e9gime, ainsi que du courage, de la chastet\u00e9, de la vertu, de l&#8217;honneur, etc. [\u0085] Les valeurs <em>concr\u00e8tes <\/em>sont des r\u00e9alit\u00e9s tangibles : L&#8217;Etat, le bien public, la loi\u0085 Certaines, les plus nombreuses, sont conservatrices (l&#8217;Eglise), d&#8217;autres dynamiques, g\u00e9n\u00e9ralement celles de la qu\u00eate (la Terre sainte) ou de la revendication sociale (le peuple).<a href=\"#_ftn4\">[4]<\/a> \u00bb<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Dans le travail qui suit, nous appellerons donc valeur \u00ab tout rep\u00e8re ou id\u00e9al (revendiqu\u00e9, au moins durant un temps, comme \u00e9thique et sacr\u00e9) qui en motivant et justifiant les jugements, discours et actes d&#8217;un groupe social ou d&#8217;un individu contribue \u00e0 le fonder et \u00e0 l&#8217;affermir. \u00bb<\/p>\n<p>A la lumi\u00e8re de cette d\u00e9finition, en confrontant dictionnaires et encyclop\u00e9dies de toutes \u00e9poques, nous allons maintenant reprendre dans leur ordre d&#8217;apparition les acceptions de la lexie \u00ab valeur \u00bb et tenter de dessiner ce que Kuhn dans <em>La Structure des r\u00e9volutions scientifiques <\/em>appelle des paradigmes, c&#8217;est-\u00e0-dire des cadres de pens\u00e9e, des ensembles \u00ab de croyances, de valeurs reconnues et de techniques qui sont communes aux membres d&#8217;un groupe donn\u00e9<a href=\"#_ftn5\">[5]<\/a> \u00bb. Conform\u00e9ment \u00e0 la postface de cet ouvrage (\u00ab ses th\u00e8ses sont sans aucun doute applicables \u00e0 de nombreux domaines \u00bb, 2008 : 282), nous nous demanderons s&#8217;il ne serait pas possible de transposer \u00e0 l&#8217;\u00e9tude des valeurs les r\u00e9flexions de cet \u00e9pist\u00e9mologue ou si au contraire la sp\u00e9cificit\u00e9 de notre objet n&#8217;entra\u00eenerait pas certaines particularit\u00e9s susceptibles d&#8217;esquisser les pr\u00e9misses d&#8217;une histoire non pas des sciences mais des id\u00e9ologies qui ont marqu\u00e9 notre soci\u00e9t\u00e9.<\/p>\n<h2>I) LE PARADIGME FEODALO-ARISTOCRATIQUE<\/h2>\n<h3>\u00ab D\u00e9marrage<a href=\"#_ftn6\">[6]<\/a> \u00bb du paradigme<\/h3>\n<p>Si nous en croyons <em>Le Dictionnaire historique de la langue fran\u00e7aise <\/em> Rey, 1992)<em>, <\/em>le substantif \u00ab valeur \u00bb est issu du verbe latin <em>valere <\/em>qui voulait dire \u00ab \u00eatre fort \u00bb, \u00ab \u00eatre bien portant \u00bb, \u00ab \u00eatre puissant \u00bb, \u00ab \u00eatre en vigueur \u00bb, \u00ab \u00eatre influent \u00bb. Ce m\u00eame dictionnaire pr\u00e9cise qu&#8217;employ\u00e9 avec l&#8217;infinitif ce verbe signifiait encore \u00ab avoir la force ou le pouvoir de \u00bb. En toute coh\u00e9rence, la premi\u00e8re acception de ce verbe cit\u00e9e par Greimas dans son <em>Dictionnaire de l&#8217;ancien fran\u00e7ais <\/em> (2004) est \u00ab Avoir de la valeur, de la force \u00bb. Sans surprise, il illustre sa d\u00e9finition par une citation de Bodel qui, rappelons-le, est l&#8217;auteur d&#8217;une chanson de gestes relatant les exploits guerriers de Charlemagne, <em>La<\/em> <em>Chanson des Saisnes<\/em> : \u00ab <em>Je commenc, car mius de ti vail \u00bb. <\/em>La lexie <em>valor<\/em> semble appara\u00eetre, quant \u00e0 elle, pour la premi\u00e8re fois dans <em>La Chanson de Roland. <\/em>Nous pouvons par exemple lire dans la laisse XL \u00ab <em>Sa grant valor, ki pourreit acunter ?<\/em> \u00bb ou dans la laisse CXLI \u00ab <em>Itel valor deit aveir chevaler<a href=\"#_ftn7\">[7]<\/a><\/em> \u00bb<em>. <\/em>A chaque fois, nous retrouvons un contexte guerrier.<\/p>\n<p>Comme tendent \u00e0 le montrer tous ces exemples, la premi\u00e8re \u00ab valeur \u00bb reconnue par un groupe social semble donc \u00eatre la force physique dans le combat. Ce constat est en parfaite ad\u00e9quation avec l&#8217;av\u00e8nement de la soci\u00e9t\u00e9 f\u00e9odale qui s\u00e9pare justement les hommes en laboratores, oratores et\u0085 bellatores ou, comme l&#8217;explique Eadmer de Canterbury, en moutons, b\u0153ufs et chiens :<\/p>\n<blockquote>\n<p>\u00ab La raison des moutons, c&#8217;est de fournir du lait et de la laine ; celle des b\u0153ufs de travailler la terre ; celle des chiens de d\u00e9fendre des loups les moutons et les b\u0153ufs. Si chaque esp\u00e8ce de ces animaux remplit son office, Dieu les prot\u00e8ge [\u0085] Il a \u00e9tabli les uns \u00e0 les clercs et les moines \u00e0 pour qu&#8217;ils prient pour les autres et que, pleins de douceur, comme les moutons, ils les abreuvent du lait de la pr\u00e9dication [\u0085]. Il a \u00e9tabli les paysans pour qu&#8217;ils fassent vivre \u00e0 comme les b\u0153ufs par leur travail \u00e0 et eux-m\u00eames et les autres. D&#8217;autres enfin \u00e0 les guerriers \u00e0 il les a \u00e9tablis pour qu&#8217;ils manifestent dans la mesure du n\u00e9cessaire la force et qu&#8217;ils d\u00e9fendent ceux qui prient et ceux qui cultivent la terre des ennemis comme des loups.<a href=\"#_ftn8\">[8]<\/a> \u00bb<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Duby justifie le recours \u00e0 la force comme valeur premi\u00e8re \u00e0 la fois par des raisons g\u00e9ographiques et des raisons cognitivo-culturelles. Il estime en effet que cette division des r\u00f4les est une<\/p>\n<blockquote>\n<p>\u00ab parfaite adaptation des relations politiques et sociales \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 concr\u00e8te d&#8217;une civilisation primitive et toute rurale o\u00f9 l&#8217;espace \u00e9tait immense et coup\u00e9 d&#8217;innombrables obstacles, o\u00f9 les hommes \u00e9taient rares, s\u00e9par\u00e9s par des distances mal franchissables et d&#8217;une culture intellectuelle si fruste que leur conscience se montrait impuissante \u00e0 percevoir les notions abstraites d&#8217;autorit\u00e9 : un chef ne pouvait obtenir ob\u00e9issance s&#8217;il ne se montrait pas en personne et s&#8217;il ne manifestait pas physiquement sa pr\u00e9sence.<a href=\"#_ftn9\">[9]<\/a> \u00bb<\/p>\n<\/blockquote>\n<h3>\u00ab D\u00e9collage \u00bb du paradigme<\/h3>\n<p>Cependant tr\u00e8s vite, de nouvelles acceptions de \u00ab valoir \u00bb et de ses d\u00e9riv\u00e9s apparaissent dans les textes. Greimas (2004), par exemple, propose comme deuxi\u00e8me d\u00e9finition de ce verbe : \u00ab 2. Servir \u00e0, \u00eatre utile \u00e0 : <em>Que vaurroit mentirs ? <\/em>(J. Bod) \u00bb (2004). <em>Le Dictionnaire historique de la langue fran\u00e7aise<\/em> estime m\u00eame que, d\u00e8s <em>La Chanson de Roland<\/em>, certaines occurrences de \u00ab valor \u00bb signifiaient \u00ab ce qu&#8217;une personne est estim\u00e9e pour son m\u00e9rite, ses qualit\u00e9s \u00bb. Symptomatiquement, dans le <em>Dictionnaire du moyen fran\u00e7ais <\/em>de Greimas, l&#8217;ordre des d\u00e9finitions change : \u00ab 1. Qualit\u00e9 (morale, guerri\u00e8re, etc.) [\u0085] 2. Force, par opp. \u00e0 faiblesse (Mont.)<a href=\"#_ftn10\">[10]<\/a>\u00bb. Ce qui \u00e9tait premier est devenu second et ce, m\u00eame dans la premi\u00e8re d\u00e9finition. Il est aussi int\u00e9ressant d&#8217;observer que ce dictionnaire souligne que le mot a tendance \u00e0 changer de nombre : \u00ab souvent au pluriel : <em>mais leur disoit-elle, voz valleurs ne tiennent tant obligee a vous aimer <\/em>(Beaugu\u00e9). \u00bb Comment expliquer ces infl\u00e9chissements ? Pouvons-nous les relier au paradigme f\u00e9odalo-aristocratique ?<\/p>\n<p>La \u00ab valeur \u00bb du mot \u00ab valeur \u00bb retrace en fait fort bien l&#8217;\u00e9volution de la f\u00e9odalit\u00e9. D\u00e8s le d\u00e9but du XI<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, la brutalit\u00e9 des bellatores et aussi la volont\u00e9 de l&#8217;Eglise de discuter leur pouvoir conduisent \u00e0 une d\u00e9valorisation progressive de la force pure. \u00ab Non militia, sed malitia \u00bb dit m\u00eame un proverbe de l&#8217;\u00e9poque. Des conciles (Charroux, Clermont, etc.) ont alors lieu dans le but de canaliser la brutalit\u00e9 des chevaliers et nous pouvons sans doute voir dans l&#8217;appel \u00e0 la croisade d&#8217;Urbain II le passage symbolique de la valeur \u00ab force physique \u00bb \u00e0 la valeur \u00ab qualit\u00e9 morale \u00bb :<\/p>\n<p>\u00ab Qu&#8217;ils aillent donc au combat contre les infid\u00e8les ceux-l\u00e0 qui jusqu&#8217;ici s&#8217;adonnaient \u00e0 des guerres priv\u00e9es et abusives au grand dam des fid\u00e8les [\u0085] Qu&#8217;ils soient d\u00e9sormais les chevaliers du Christ ceux-l\u00e0 qui n&#8217;\u00e9taient que des brigands ! Qu&#8217;ils luttent maintenant, \u00e0 bon droit, contre les barbares, ceux-l\u00e0 qui se battaient contre leurs fr\u00e8res et leurs parents ! Ce sont les r\u00e9compenses \u00e9ternelles qu&#8217;ils vont gagner, ceux qui se faisaient mercenaires pour quelques mis\u00e9rables sous \u00bb (Marseille, V, 1997 : 110).<\/p>\n<p>Alors qu&#8217;\u00e0 l&#8217;origine, les \u00ab valeurs \u00bb premi\u00e8res du Seigneur sont toutes guerri\u00e8res, moralisation et influence de l&#8217;Eglise obligent, la palette s&#8217;\u00e9largit \u00e0 la plupart des valeurs chr\u00e9tiennes. L&#8217;accord de paix de Verdun-sur-le-Doubs en est un bon t\u00e9moignage. Etre valeureux, ce n&#8217;est plus seulement \u00eatre fort au combat, c&#8217;est aussi<\/p>\n<p>\u00ab prot\u00e9ger la veuve, le pauvre et l&#8217;orphelin, punir les m\u00e9chants et poursuivre les malfaiteurs [\u0085] jurer de ne pas br\u00fbler les maisons, de ne pas saisir le b\u00e9tail, le paysan ou la paysanne pour en tirer ran\u00e7on, de ne pas couper les vignes, de ne pas vider les moulins, de ne pas s&#8217;emparer dans les p\u00e2turages, entre le car\u00eame et la Toussaint, des mulets, des chevaux, des juments et des poulains \u00bb (Marseille, V, 1997 : 86-87).<\/p>\n<p>C&#8217;est enfin, sous peine d&#8217;excommunication, ne pas \u00ab prendre par la force quoi que ce f\u00fbt \u00e0 quiconque \u00bb du mercredi soir \u00e0 l&#8217;aube du lundi suivant.<\/p>\n<p>\u00c9tant donn\u00e9 que les nouvelles valeurs \u00ab m\u00ealent dangereusement les cat\u00e9gories sociales et semblent donner raison aux h\u00e9r\u00e9tiques qui nient toute hi\u00e9rarchie<a href=\"#_ftn11\">[11]<\/a> \u00bb, la noblesse ne tarde cependant pas \u00e0 r\u00e9affirmer sa sp\u00e9cificit\u00e9. Alors que vers 1080 la structure vassalique est encore un agr\u00e9gat bien \u00e9pars, bien fluctuant et bien fragile de dominations parfois fort t\u00e9nues, d\u00e8s la premi\u00e8re moiti\u00e9 du XII<sup>e<\/sup> si\u00e8cle les princes g\u00e9n\u00e9ralisent le nouveau mod\u00e8le social de telle sorte que bient\u00f4t s&#8217;\u00e9difie un v\u00e9ritable \u00ab r\u00e9seau vassaliques qui englobe tous les sires, \u00e0 un degr\u00e9 ou \u00e0 un autre, dans la pyramide f\u00e9odale \u00bb (Collard, 1999 : 109). Apparaissent parall\u00e8lement des marqueurs de plus en plus nets d&#8217;identit\u00e9 : les \u00e9crits g\u00e9n\u00e9alogiques, les sceaux, les noms patronymiques, les armoiries, les cimiers, etc. Pastoureau commente : \u00ab A [la] fonction d&#8217;identification s&#8217;ajoute [\u0085] une fonction de proclamation : &#8220;Voil\u00e0 qui je suis !&#8221;<a href=\"#_ftn12\">[12]<\/a> \u00bb L&#8217;affermissement est tel qu&#8217;\u00e0 partir des ann\u00e9es 1180-1200, dans une famille, seul l&#8217;a\u00een\u00e9 est bient\u00f4t autoris\u00e9 \u00e0 porter les armoiries familiales \u00ab pleines \u00bb.<\/p>\n<p>A noter que, comme le signale l&#8217;utilisation non pas du latin mais de la langue vernaculaire pour d\u00e9crire les armoiries, ce processus s&#8217;op\u00e8re en dehors de l&#8217;Eglise. Autre transformation allant dans le m\u00eame sens, les v\u00eatements masculins des nobles deviennent plus color\u00e9s, plus longs, plus ornement\u00e9s et ce, encore une fois, au grand dam de l&#8217;Eglise qui d\u00e9cid\u00e9ment perd du terrain Pastoureau, 2004, 220). A cause de la conjoncture favorable, \u00ab les fins derni\u00e8res paraissent moins imminentes \u00bb, le pouvoir est donc pens\u00e9 \u00ab en des termes plus d\u00e9tach\u00e9s de la perspective du salut \u00bb (Collard, 1999 : 102). Dans sa hi\u00e9rarchisation de la soci\u00e9t\u00e9, Benoite de Sainte-Maure ne met effectivement plus \u00e0 la premi\u00e8re place les clercs mais les chevaliers. Autre signe des temps, Thomas Beckett, pourtant archev\u00eaque de Canterbury, est assassin\u00e9 sur ordre du pouvoir. En toute logique, les valeurs chr\u00e9tiennes commencent \u00e0 reculer au d\u00e9triment de valeurs comme l&#8217;affabilit\u00e9, la g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9, l&#8217;\u00e9loquence, la ma\u00eetrise de soi, la magnanimit\u00e9 (Collard, 1999 : 106).<\/p>\n<h3>\u00ab Vitesse de croisi\u00e8re \u00bb<\/h3>\n<p>Au d\u00e9but du XII<sup>e <\/sup>si\u00e8cle, les esquisses de th\u00e9orisation et de rationalisation de la f\u00e9odalit\u00e9 qu&#8217;\u00e9taient celles d&#8217;Adalb\u00e9ron, de G\u00e9rard ou d&#8217;Abdon de Fleury sont reprises, approfondies et complexifi\u00e9es. Hugues de Fleury remet au go\u00fbt du jour les r\u00e9flexions sur le politique, le <em>De officiis<\/em> de Cic\u00e9ron est relu et surtout Suger s&#8217;appuyant sur le pseudo-Denis, comment\u00e9 parall\u00e8lement \u00e0 la m\u00eame \u00e9poque par Hugues de Saint Victor, transpose au terrestre la hi\u00e9rarchisation c\u00e9leste. Hugues de Fleury puis Jean de Salisbury lui embo\u00eetent le pas en affirmant que les rapports sociaux sont \u00e0 l&#8217;image de la nature, \u00e0 l&#8217;image d&#8217;\u00ab un corps dont le prince est la t\u00eate, les guerriers les mains, les paysans les pieds et la cour le c\u0153ur \u00bb (Collard, 1999 : 100).<\/p>\n<p>Plus le paradigme s&#8217;impose et se g\u00e9n\u00e9ralise, plus il s&#8217;institutionnalise. Les princes s&#8217;appuient sur une administration de plus en plus puissante et organis\u00e9e. La c\u00e9r\u00e9monie de l&#8217;adoubement se ritualise. Un droit proprement noble se met en place \u00ab notamment en ce qui concerne les r\u00e8gles de partage des biens, destin\u00e9es \u00e0 favoriser le fils a\u00een\u00e9.<a href=\"#_ftn13\">[13]<\/a> \u00bb Partout, la tendance est alors \u00e0 la sp\u00e9cialisation : la curia regis se fragmente en secteurs, les baillages se subdivisent en ch\u00e2tellenies, pr\u00e9v\u00f4t\u00e9s, vigueries ou vicomt\u00e9s (Collard, 1999 : 145), la hi\u00e9rarchisation s&#8217;affine. Pastoureau (2004 : 220), \u00e0 la suite de Fossier, parle d&#8217;<\/p>\n<blockquote>\n<p>\u00ab un &#8220;encellulement&#8221; de l&#8217;ensemble des classes et des cat\u00e9gories sociales. Chaque individu \u00e0 noble ou roturier, clerc ou la\u00efque, paysan ou citadin \u00e0 est d\u00e9sormais plac\u00e9 dans un groupe et ce groupe, dans un groupe plus large. La soci\u00e9t\u00e9 tend ainsi \u00e0 devenir une mosa\u00efque de cellules inscrites les unes dans les autres. \u00bb<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>M\u00eame l&#8217;h\u00e9raldique est touch\u00e9e par cette vague : elle acquiert un lexique et une syntaxe de plus en plus sp\u00e9cialis\u00e9s, des h\u00e9rauts d&#8217;armes codifient les r\u00e8gles, des armoriaux apparaissent dans toute l&#8217;Europe (Pastoureau, 2004 : 233-34).<\/p>\n<p>En un mot, le paradigme et ses valeurs dominantes se fixent. L&#8217;aristocratie devient une telle \u00e9vidence qu&#8217;il ne vient plus \u00e0 l&#8217;id\u00e9e de personne de la contester. Certes, on pourrait bien s\u00fbr all\u00e9guer que la monarchie la remet au contraire de plus en plus en cause mais ce serait oublier que, tout au long du Moyen Age, les nobles restent les ma\u00eetres du jeu. D\u00e8s le d\u00e9but du XII<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, ils barguignent leur hommage au roi qui est bien incapable de les mettre au pas. Par la suite, ils imposent leur pr\u00e9sence aux Conseils royaux, cr\u00e9ent des ligues baronniales, obligent constamment les monarques \u00e0 reculer. Les incidents de 1314-1315<a href=\"#_ftn14\">[14]<\/a> et les incertitudes dynastiques de 1316, 1322, 1328 sont autant d&#8217;\u00e9v\u00e9nements qui confortent l&#8217;ambition des Grands (Collard, 1999 : 158). Comme le r\u00e9sume, en 1329, un clerc anglais : \u00ab <em>le poer le roi de France est sis restraint <\/em>qu&#8217;il ne peut rien d\u00e9cider <em>saunz l&#8217;assent [\u0085] des paires de France \u00bb<\/em> (Collard, 1999 : 164). Sous les Valois, la monarchie perd m\u00eame du terrain. Jean IV de Montfort, Gaston Phoebus et bien d&#8217;autres regimbent. La Praguerie (1440), la ligue du Bien public, le trait\u00e9 de Conflans (1465), la Guerre folle (1485-1488) montrent et remontrent que les nobles sont bien loin d&#8217;avoir le collier au cou et que notre jolie vision lin\u00e9aire de l&#8217;essor monarchique (Philippe Auguste, Saint Louis, Louis XI, Fran\u00e7ois I<sup>er<\/sup>) est en grande part une reconstruction moderne voire contemporaine. Ce n&#8217;est \u00e9videmment pas un hasard si la lexie \u00ab absolutiste \u00bb n&#8217;appara\u00eet que vers 1530 (Collard, 1999 : 229). Durant tout le Moyen Age, le roi est per\u00e7u avant tout comme un suzerain. Un bon monarque ne r\u00e9duit pas ses vassaux mais au contraire s&#8217;appuie sur eux et les soutient. A la fin du XV<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, le r\u00e8gne autoritaire de Louis XI est d&#8217;ailleurs consid\u00e9r\u00e9 par tous comme \u00ab une regrettable parenth\u00e8se d&#8217;exc\u00e8s tyrannique \u00bb (Collard, 1999 : 205). La meilleure preuve que le paradigme f\u00e9odalo-aristocratique n&#8217;a gu\u00e8re \u00e9tait entam\u00e9 par la monarchie est que, quatre si\u00e8cles apr\u00e8s l&#8217;\u00e9tape du d\u00e9collage, les valeurs f\u00e9odales dominantes sont toujours les m\u00eames (magnanimit\u00e9, lib\u00e9ralit\u00e9, loyaut\u00e9 et courtoisie<a href=\"#_ftn15\">[15]<\/a>) et que, comme aux origines, la noblesse reste la r\u00e9f\u00e9rence absolue :<\/p>\n<blockquote>\n<p>\u00ab toujours vivante \u00e9tait l&#8217;id\u00e9e selon laquelle la noblesse devait servir de r\u00e9f\u00e9rence, de mod\u00e8le, de point de mire pour l&#8217;ensemble de la soci\u00e9t\u00e9, qu&#8217;elle se devait d&#8217;\u00eatre &#8220;vertueuse&#8221;, selon une formule inusable remontant \u00e0 Juv\u00e9nal et qu&#8217;elle avait, gr\u00e2ce \u00e0 ses anc\u00eatres, quasiment gr\u00e2ce \u00e0 ses g\u00e8nes, davantage de raison de l&#8217;\u00eatre \u00bb (Contamine, 2002 : 991).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Autre constante du paradigme, au nom du fait que chaque \u00ab mani\u00e8re de gens \u00bb repr\u00e9sente \u00ab un degr\u00e9 diff\u00e9rent de perfection humaine \u00bb (Jouanna, 1996 : 59), au XVI<sup>e<\/sup> si\u00e8cle la soci\u00e9t\u00e9 est hi\u00e9rarchis\u00e9e comme au Moyen Age. Elle se subdivise en gens \u00ab sans qualit\u00e9 \u00bb, \u00ab honn\u00eates personnes \u00bb (procureurs, sergents, petits marchands, etc.), \u00ab honorables personnes \u00bb (marchands ais\u00e9s, avocats, officiers de justice et de finance, etc.), \u00ab nobles hommes \u00bb (roturiers parvenus adoptant un genre de vie nobiliaire), \u00ab \u00e9cuyers \u00bb, \u00ab chevaliers \u00bb, \u00ab princes \u00bb. Un \u00e9cuyer est un \u00ab Monsieur \u00bb, un chevalier un \u00ab Messire \u00bb. Lui seul peut b\u00e9n\u00e9ficier de l&#8217;appellation \u00ab haut et puissant seigneur \u00bb. Les princes sont des \u00ab Monseigneurs \u00bb, on les qualifie d&#8217;\u00ab illustres et excellents \u00bb (Jouanna, 1996 : 60).<\/p>\n<p>Symptomatiquement, dans le <em>Dictionnaire fran\u00e7ais-latin<\/em> de Robert Estienne de 1549, les expressions recens\u00e9es \u00e0 la rubrique \u00ab valeur \u00bb refl\u00e8tent cette vision pyramidale de la soci\u00e9t\u00e9 : \u00ab <em>Homme de grande valeur, qu&#8217;on ne scauroit trop estimer<\/em>, Quantiuis pretii homo. <em>Homme de nulle valleur<\/em>, Trioboli homo, Nullo numero homo, Minimi pretii, Nugalis \u00bb. Les adjectifs \u00ab vilis \u00bb (racine, rappelons-le, du substantif \u00ab vilain \u00bb) et \u00ab mendicum \u00bb (dont le sens propre est \u00ab mendiant, indigent \u00bb) sont explicitement pos\u00e9s comme antonymiques de \u00ab valeur \u00bb. Tout juste si certains hommes sont m\u00eame consid\u00e9r\u00e9s comme tels : \u00ab <em>Vng homme de petite valeur, c\u00f4me qui diroit ung demi homme de neant, <\/em>Homo semissis. \u00bb Toujours comme au Moyen Age, dimensions morale et sociale fondent la hi\u00e9rarchisation : \u00ab <em>Chose de petite valeur et estime, <\/em>Friuolum, Exile \u00bb. Ce dernier adjectif est d&#8217;ailleurs particuli\u00e8rement int\u00e9ressant surtout si on l&#8217;associe \u00e0 un des syntagmes qui le suit : \u00ab <em>De tr\u00e8s peu de valeur, <\/em>Perinfirmus \u00bb. \u00ab Valeur \u00bb et \u00ab force physique \u00bb, comme au commencement du paradigme, se retrouvent r\u00e9unies. A noter que les m\u00eames exemples et les m\u00eames traductions seront r\u00e9utilis\u00e9s, une cinquantaine d&#8217;ann\u00e9es plus tard, dans le <em>Thr\u00e9sor de la langue fran\u00e7aise <\/em>de Nicot (1606).<\/p>\n<p>En 1680, dans le <em>Dictionnaire fran\u00e7ois<\/em> de Richelet, une inflexion se fait cependant sentir :<\/p>\n<blockquote>\n<p>\u00ab Ce mot se dit des personnes &amp; signifie <em>courage<\/em>. C&#8217;est une vertu qui au milieu des plus grans perils fait entreprendre de belles actions. La parfaite <em>valeur<\/em> est de faire sans t\u00e9moins ce qu&#8217;on seroit capable de faire devant tout le monde. La vanit\u00e9, la honte &amp; le temperament sont en plusieurs <em>la valeur <\/em>des hommes &amp; la vertu des femmes. La <em>valeur<\/em> est dans les simples sold\u00e2s un m\u00e9tier p\u00e9rilleux. <em>La parfaite valeur<\/em> &amp; la poltronnerie complette sont deux extremitez o\u00f9 l&#8217;on arrive rarement. <em>M\u00e9moires de Monsieur le Duc de La Roche-Foucaut. La valeur<\/em> n&#8217;attend pas le nombre des ann\u00e9es. <em>Corneille, Cid a2s2. <\/em>Couronner la valeur. <em>Ablancourt, B\u00e9r.<\/em> \u00bb<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Non seulement la dimension morale se resserre autour du concept de courage, qui \u00e9tait pr\u00e9c\u00e9demment inclus dans la magnanimit\u00e9, mais l&#8217;isotopie militaire redevient pr\u00e9gnante. Les d\u00e9finitions de \u00ab valeureusement \u00bb et de \u00ab valeureux, valeureuse \u00bb en sont la confirmation : \u00ab avec courage, avec valeur [<em>se battre valeureusement]<\/em> \u00bb, \u00ab plein de valeur, plein de c\u0153ur, courageux, vaillant \u00bb. Les deux exemples propos\u00e9s vont dans le m\u00eame sens : \u00ab Valeureux guerrier, Valeureuse Amazone \u00bb.<\/p>\n<h3>\u00ab Turbulences \u00bb<\/h3>\n<p>Parall\u00e8lement \u00e0 ce recentrage vers la premi\u00e8re acception du mot, une tension semble sourdre. Nous d\u00e9couvrons dans la d\u00e9finition de \u00ab valeureux \u00bb un ajout significatif : \u00ab Le mot de <em>valeureux<\/em> est plus de la po\u00e9sie que de la prose \u00bb. De plus, la d\u00e9finition ci-dessus, m\u00eame si elle est encore, et de loin, la plus longue (14 lignes sur 18 lignes, soit approximativement 78% de l&#8217;ensemble du texte) n&#8217;est plus la premi\u00e8re et surtout, insidieusement, le \u00ab courage \u00bb est pr\u00e9sent\u00e9 comme \u00e9tant parfois en r\u00e9alit\u00e9 de la vanit\u00e9, de la honte ou de la poltronnerie. Autre d\u00e9tail, qui, nous le verrons, est bien loin d&#8217;\u00eatre gratuit, Richelet refuse un courage \u00ab voyant \u00bb. Enfin, le dernier exemple associe les lexies \u00ab valeur \u00bb et \u00ab couronner \u00bb.<\/p>\n<p>La lexie \u00ab valeur \u00bb est ici en train \u00ab d&#8217;avaler \u00bb les \u00ab valeurs \u00bb qui traversent la soci\u00e9t\u00e9. Les tensions que nous venons de relever refl\u00e8tent les luttes de pouvoir que sont en train de se livrer la monarchie et la noblesse. Au d\u00e9but du XVII<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, comme au Moyen Age, la royaut\u00e9 \u00ab coutumi\u00e8re et bonhomme \u00bb (Marseille, X, 1997 : 67) gouverne avec les Grands mais la guerre contre l&#8217;Espagne va modifier en profondeur les rapports de force. La noblesse va soudain \u00eatre per\u00e7ue comme un obstacle au bon d\u00e9veloppement de la nation, comme une institution ne r\u00e9pondant plus correctement aux besoins de la situation et pouvant m\u00eame devenir une forte source de nuisance, Anticipant sur certaines des id\u00e9es politiques du <em>L\u00e9viathan<\/em> d&#8217;Hobbes, le conseiller d&#8217;Etat Cardin Le Bret \u00e9crit symptomatiquement \u00e0 peu pr\u00e8s \u00e0 cette \u00e9poque : \u00ab La souverainet\u00e9 est non plus divisible que le point en g\u00e9om\u00e9trie \u00bb (<em>Ibid.<\/em>). De m\u00eame, Philippe de B\u00e9thune, dans un trait\u00e9 g\u00e9n\u00e9ral de \u00ab bon gouvernement \u00bb, conseille de \u00ab Rogner les ailes, et raccourcir les moyens de quelqu&#8217;un qui s&#8217;\u00e9l\u00e8ve et se fortifie trop \u00bb (<em>Ibid.).<\/em> L&#8217;un et l&#8217;autre ne tarderont pas \u00e0 \u00eatre \u00e9cout\u00e9s au plus haut niveau. Le 10 mai 1632, le mar\u00e9chal de Marillac est ex\u00e9cut\u00e9 par le pouvoir royal. Le 30 octobre de la m\u00eame ann\u00e9e, c&#8217;est le tour du duc de Montmorency, pourtant mar\u00e9chal de France et gouverneur du Languedoc. Le 12 septembre 1642, Henri Coiffier de Ruz\u00e9 d&#8217;Effiat, marquis de Cinq-Mars, conna\u00eet \u00e0 son tour les d\u00e9lices de l&#8217;\u00e9chafaud.<\/p>\n<p>Un usage symbolise plus que tout autre la lutte que sont en train de se livrer les \u00ab partisans de la raison d&#8217;Etat et les champions des valeurs nobiliaires traditionnelles \u00bb : le duel. Car m\u00eame si Richelieu justifie officiellement son \u00e9dit d&#8217;interdiction par la volont\u00e9 de ne pas voir la France perdre le sang de sa valeureuse jeunesse, le v\u00e9ritable enjeu est bien s\u00fbr ailleurs :<\/p>\n<blockquote>\n<p>\u00ab Interdire le duel, c&#8217;est interdire aux membres du second ordre de &#8220;faire acte de beste brutte&#8221; et les obliger \u00e0 ne r\u00e9pandre leur sang que pour le service du roi. C&#8217;est interdire aussi aux aristocrates de se targuer d&#8217;un comportement qui les situerait \u00e0 l&#8217;\u00e9cart des autres ordres. Pour la haute noblesse [\u0085], d\u00e9fendre le duel c&#8217;est manifester au contraire &#8220;le d\u00e9sir de faire voir \u00e0 un chacun la franchise de son courage&#8221;, c&#8217;est rappeler, plaide alors Cond\u00e9, la &#8220;coutume qui fait consister l&#8217;honneur en des actions p\u00e9rilleuses&#8221; \u00bb (<em>Ibid<\/em>., 69).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>On comprend d&#8217;autant mieux pourquoi les duels se devaient d&#8217;\u00eatre publics. Il fallait \u00ab qu&#8217;on v\u00eet bien que l&#8217;honneur \u00e9tait r\u00e9par\u00e9 \u00bb (<em>Ibid.<\/em>, 68). On comprend aussi pourquoi dans la d\u00e9finition de Richelet la bravoure et le courage reviennent en force. Ce sont des valeurs identitaires pour les aristocrates. La tension relev\u00e9e dans cette m\u00eame d\u00e9finition s&#8217;explique quant \u00e0 elle par le fait que l&#8217;id\u00e9ologie \u00e9tatique, monarchiste, gagne de plus en plus de terrain. Pr\u00e9ciser que la vraie valeur, le vrai courage ne demande pas de spectateurs est bien s\u00fbr une remise en cause indirecte des duels et donc de la noblesse. Terminer par l&#8217;exemple du <em>Cid<\/em>, pi\u00e8ce dans laquelle un grand seigneur fait all\u00e9geance au roi, a la m\u00eame signification que d&#8217;associer en toute fin de d\u00e9finition le mot \u00ab valeurs \u00bb \u00e0 une lexie d\u00e9riv\u00e9e du substantif \u00f4 combien symbolique \u00ab couronne \u00bb.<\/p>\n<p>Mais comment justifier la pr\u00e9sence d&#8217;un tel d\u00e9bat non pas dans un dictionnaire de 1640 mais de 1680 ? Certes, l&#8217;on pourrait all\u00e9guer l&#8217;existence d&#8217;une rythmique temporelle bien diff\u00e9rente de la n\u00f4tre et d&#8217;un d\u00e9calage bien plus important que maintenant entre les faits et leur propagation \u00e0 l&#8217;ensemble de la soci\u00e9t\u00e9 mais ce serait oublier que la rivalit\u00e9 entre l&#8217;aristocratie et la monarchie ne s&#8217;est \u00e9videmment pas arr\u00eat\u00e9e avec la confiscation de la violence par l&#8217;\u00e9tat. La perte de pouvoir des \u00e9tats provinciaux, la mont\u00e9e en puissance des commissaires d\u00e9partis, la Fronde, la trahison de Cond\u00e9, l&#8217;arrestation de Fouquet, la d\u00e9l\u00e9gation de pouvoirs \u00e0 Colbert, le d\u00e9placement de la Cour \u00e0 Versailles sont autant d&#8217;\u00e9pisodes qui ont pu motiver la d\u00e9finition de Richelet. Ajoutons qu&#8217;un \u00ab paradigme \u00bb n&#8217;est pas un fait divers, n&#8217;est pas un simple \u00e9v\u00e9nement qui s&#8217;efface du jour au lendemain mais plut\u00f4t une lame de fond qui met autant de temps \u00e0 grossir qu&#8217;\u00e0 dispara\u00eetre et continue donc \u00e0 se propager bien apr\u00e8s son onde de choc.<\/p>\n<p>Il faut en fait attendre 1690 et le dictionnaire de Fureti\u00e8re pour que la noblesse soit explicitement stigmatis\u00e9e. La rubrique \u00ab valeur \u00bb y contient quatre entr\u00e9es. Le paradigme que nous sommes en train d&#8217;\u00e9tudier est rel\u00e9gu\u00e9 \u00e0 la quatri\u00e8me de ces entr\u00e9es. Sur trente lignes de d\u00e9finition, seules six lui sont consacr\u00e9es, soit aux alentours de 20% alors que, rappelons-le, dix ans auparavant, dans le Richelet, la proportion \u00e9tait de 78%. Les connotations n\u00e9gatives, les r\u00e9ticences, r\u00e9serves et minimisations sont plus nombreuses que jamais : \u00ab ardeur belliqueuse \u00bb, \u00ab La <em>valeur<\/em> est souvent accabl\u00e9e sous le nombre. La <em>valeur<\/em> doit estre gouvern\u00e9e par la prudence \u00bb. Certes, la c\u00e9l\u00e8bre citation de Corneille, \u00ab La valeur n&#8217;attend pas le nombre des ann\u00e9es \u00bb, est emphatis\u00e9e par un traitement typographique qui la fait comme saillir au milieu du texte mais ne devons-nous pas y voir justement la preuve que le noble, s&#8217;il veut \u00eatre reconnu comme valeureux, doit se soumettre au roi ? Ne pouvons-nous aussi y voir un \u00e9cho au fait qu&#8217;un certain Louis XIV a pris le pouvoir \u00e0 l&#8217;\u00e2ge de vingt-deux ans ?<\/p>\n<p>En 1694, la premi\u00e8re \u00e9dition du <em>Dictionnaire de l&#8217;Acad\u00e9mie <\/em>confirme ce qui pr\u00e9c\u00e8de. La d\u00e9finition qui nous int\u00e9resse n&#8217;occupe plus que six lignes soit 11,5% de la totalit\u00e9. On y sp\u00e9cifie que l&#8217;adjectif \u00ab valeureux \u00bb \u00ab n&#8217;a plus guere d&#8217;usage qu&#8217;en Po\u00ebsie. \u00bb <em>Le Cid<\/em> n&#8217;est m\u00eame plus \u00e9voqu\u00e9. Autrement dit, s&#8217;il a trop de qualit\u00e9s, un noble, m\u00eame s&#8217;il est soumis au roi et lui rend d&#8217;immenses services, est encore de trop. Symptomatiquement est aussi associ\u00e9 \u00e0 la valeur, pour la premi\u00e8re fois, un th\u00e8me bien peu h\u00e9ro\u00efque, la d\u00e9fense : \u00ab vertu qui consiste \u00e0 combattre courageusement, soit en attaquant soit en se deffendant \u00bb. Enfin, il est explicitement notifi\u00e9 que la valeur n&#8217;est plus automatiquement du c\u00f4t\u00e9 des gagnants : \u00ab la fortune ne seconde pas toujours la valeur \u00bb. A bon entendeur salut. Louis XIV r\u00e8gne sans partage depuis maintenant trente-trois ans, l&#8217;aristocratie est morte politiquement, \u00ab Les ch\u00eanes [sont devenus] des roseaux<a href=\"#_ftn16\">[16]<\/a> \u00bb. Les dictionnaires l&#8217;ont ent\u00e9rin\u00e9.<\/p>\n<p>Les \u00e9ditions de 1740 et de 1762, reprenant pratiquement mot pour mot celle de 1694, prouvent que, m\u00eame apr\u00e8s la mort de Louis XIV, un statu quo social s&#8217;est \u00e9tabli. Une diff\u00e9rence minime n&#8217;est cependant pas sans int\u00e9r\u00eat : \u00ab vertu qui consiste \u00e0 combattre courageusement, soit en attaquant soit en se deffendant \u00bb devient \u00ab vertu qui consiste \u00e0 s&#8217;exposer courageusement \u00e0 tous les p\u00e9rils de la Guerre \u00bb. Autrement dit, la seule l\u00e9gitimation du courage, de l&#8217;honneur, est la guerre. Autrement dit encore, la valeur n&#8217;est plus reconnue que lorsqu&#8217;elle est au service du pouvoir. L&#8217;absolutisme aurait-il d\u00e9finitivement gagn\u00e9 ? Le paradigme f\u00e9odalo-aristocratique aurait-il v\u00e9cu ses derni\u00e8res heures ?<\/p>\n<p>Croire que l&#8217;on peut effacer une dizaine de si\u00e8cles en seulement quelques ann\u00e9es serait faire preuve de beaucoup de na\u00efvet\u00e9. La proie est \u00e0 terre mais les soubresauts seront multiples avant l&#8217;agonie. Et, paradoxalement, l&#8217;un des sursauts les plus virulents a pour lit <em>L&#8217;Encyclop\u00e9die<\/em> de Diderot et d&#8217;Alembert. Dans un tr\u00e8s long article sur l&#8217;acception morale de la lexie que nous \u00e9tudions, une longue litanie de ce que n&#8217;est pas la valeur permet certes de fustiger ce qui est de plus en plus per\u00e7u comme les caract\u00e9ristiques de l&#8217;aristocratie : \u00ab susceptibilit\u00e9 pointilleuse \u00bb, \u00ab trouvant l&#8217;insulte dans un mot \u00e0 double sens \u00bb, \u00ab la vue arrogante \u00bb, \u00ab intr\u00e9pidit\u00e9 aveugle et momentan\u00e9e \u00bb, etc. Les limites de l&#8217;honneur, du courage, de la bravoure sont aussi rappel\u00e9es \u00e0 plusieurs reprises : \u00ab ce d\u00e9lire de l&#8217;h\u00e9ro\u00efsme \u00bb, \u00ab c&#8217;est une vertu factice \u00bb, \u00ab carnage \u00bb, etc. En fin d&#8217;article, une succession de phrases ternaires met m\u00eame la \u00ab valeur \u00bb bien au-dessus de son parasynonyme guerrier \u00ab bravoure \u00bb en en faisant un v\u00e9ritable hyperonyme : \u00ab Le <em>courage<\/em> est dans tous les \u00e9v\u00e9nements de la vie ; la <em>bravoure<\/em> n&#8217;est qu&#8217;\u00e0 la guerre ; la <em>valeur <\/em>partout o\u00f9 il y a un p\u00e9ril \u00e0 affronter, &amp; de la gloire \u00e0 acqu\u00e9rir \u00bb. Les enjeux politiques sous-tendus sont explicit\u00e9s par une m\u00e9taphore animale repr\u00e9cisant bien les r\u00f4les de chacun : \u00ab semblable \u00e0 l&#8217;\u00e9pervier qui d\u00e9chire la colombe, &amp; que l&#8217;aigle fait fuir. \u00bb<\/p>\n<p>Pourtant, \u00e0 plusieurs reprises, le connecteur argumentatif \u00ab mais \u00bb surgit et transparaissent de plus en plus une v\u00e9ritable nostalgie de l&#8217;ancien monde, une id\u00e9alisation de la f\u00e9odalit\u00e9 et ceci au point de la transformer en images d&#8217;Epinal : \u00ab l&#8217;ancienne chevalerie \u00bb, \u00ab air martial \u00bb, \u00ab bouclier de l&#8217;amant \u00bb, \u00ab barri\u00e8re des tournois \u00bb, \u00ab gloire \u00bb, \u00ab jours d&#8217;honneur \u00bb, \u00ab casques panach\u00e9s \u00bb, \u00ab ces livr\u00e9es qui distinguoient les chefs dans la m\u00eal\u00e9e \u00bb. La conclusion de l&#8217;article est sans ambigu\u00eft\u00e9 : \u00ab la <em>bravoure <\/em>est le devoir du soldat ; <em>le courage<\/em>, la vertu du sage &amp; du h\u00e9ros ; la <em>valeur<\/em>, celle du vrai chevalier. \u00bb Comme le r\u00e9v\u00e8le tout un r\u00e9seau d&#8217;antith\u00e8ses, d&#8217;accumulations, de questions rh\u00e9toriques et de phrases n\u00e9gatives, l&#8217;\u00e2ge d&#8217;or est devenu \u00e2ge de fer, les \u00ab jours d&#8217;honneur \u00bb sont devenus \u00ab tems d&#8217;apathie &amp; d&#8217;indolence \u00bb o\u00f9 \u00ab nos guerriers ne souleveroient pas les lances que manioient leurs peres \u00bb. Le coupable, sans jamais \u00eatre explicitement montr\u00e9 du doigt, est l\u00e0. Nous le retrouverons bient\u00f4t, c&#8217;est notre deuxi\u00e8me paradigme qui doucement mais s\u00fbrement est en train de renverser le premier : \u00ab gardez-vous surtout de payer avec de l&#8217;or ce que l&#8217;honneur seul peut &amp; doit acquitter. Celui qui songe \u00e0 \u00eatre riche, n&#8217;est ni ne sera jamais valeureux. Qu&#8217;avez-vous besoin d&#8217;or ? Un laurier r\u00e9compense un h\u00e9ros. \u00bb Nous le voyons, le r\u00e9dacteur est un nostalgique qui a id\u00e9alis\u00e9 les valeurs de f\u00e9odalit\u00e9 mais sent bien les limites de cette id\u00e9ologie et, surtout, a parfaitement conscience que cette p\u00e9riode est en train de dispara\u00eetre. Nous comprenons un peu mieux ce soubresaut inattendu lorsque nous d\u00e9couvrons le statut du r\u00e9dacteur en question, un certain M. de Pezay, capitaine au r\u00e9giment de Chabot, dragons.<\/p>\n<p>Nous pourrions bien s\u00fbr nous \u00e9tonner de ce retour de flammes en plein si\u00e8cle des Lumi\u00e8res dans une \u0153uvre justement r\u00e9put\u00e9e comme symbolisant par excellence le progr\u00e8s. Ce serait d&#8217;abord oublier que notre lecture de l&#8217;<em>Encyclop\u00e9die<\/em> doit beaucoup \u00e0 celle des positivistes et scientistes du XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, voire \u00e0 celle de l&#8217;\u00e9cole de Francfort<a href=\"#_ftn17\">[17]<\/a>. Ce serait aussi oublier que l&#8217;affaiblissement progressif de la royaut\u00e9 a redonn\u00e9 un peu de vigueur \u00e0 l&#8217;aristocratie, ce qu&#8217;encore une fois l&#8217;histoire des duels met particuli\u00e8rement bien en valeur. Marmion cite l&#8217;exemple en 1790 d&#8217;une conversation entre Mirabeau et un certain abb\u00e9 Maur durant laquelle le premier aurait r\u00e9pondu au second : \u00ab Je vous permets de prendre date. Vous serez le 321<sup>e<\/sup> \u00e0 qui je dois rendre raison<a href=\"#_ftn18\">[18]<\/a> \u00bb. Enfin et surtout, si la noblesse n&#8217;a plus autant de pouvoir politique qu&#8217;avant Richelieu, elle continue \u00e0 donner le ton. Elle a perdu le combat politique mais absolument pas le combat de la repr\u00e9sentation :<\/p>\n<blockquote>\n<p>\u00ab Jamais civilisation n&#8217;a \u00e9t\u00e9 aussi aristocratique que celle des Lumi\u00e8res. C&#8217;est son esprit et ses go\u00fbts qui font la &#8220;mode&#8221;. C&#8217;est elle qui montre ses carrosses dans les avenues, ses pur-sang dans les hippodromes, encourage l&#8217;\u00e9dification de th\u00e9\u00e2tres et d&#8217;op\u00e9ras o\u00f9 elle occupe les premi\u00e8res loges, construit des h\u00f4tels et des &#8220;folies&#8221; qu&#8217;alimente en objets de luxe une rente fonci\u00e8re qui a largement profit\u00e9 des &#8220;bons&#8221; prix agricoles \u00bb (Marseille, XII, 1997 : 61).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Tous les bourgeois du XVIII<sup>e<\/sup> si\u00e8cle ne r\u00eavent que de se faire anoblir et le retour de flamme nobiliaire rep\u00e9r\u00e9 ci-dessus se concr\u00e9tise d&#8217;ailleurs le 22 mai 1781 quand le mar\u00e9chal Henri de S\u00e9gur \u00ab impose aux futurs sous-officiers de faire la preuve de quatre quartiers de noblesse \u00bb (<em>Ibid.<\/em>, 63). Autre d\u00e9tail significatif, quand les armateurs nantais nomment leurs bateaux, la majorit\u00e9 loin de choisir des noms \u00e0 valeur r\u00e9publicaine opte pour <em>Le Marquis-de-Bouill\u00e9<\/em>, <em>Le Duc-d&#8217;Orl\u00e9ans <\/em>voire <em>Fr\u00e9d\u00e9ric-le-Grand<\/em> (<em>Ibid.<\/em>, 65)<em>.<\/em><\/p>\n<h3>\u00ab Crash \u00bb<\/h3>\n<p>La vanit\u00e9 des efforts des nobles r\u00e9actionnaires comme celle de M. de Pezay pour restaurer les heures de gloire du premier paradigme est cependant scell\u00e9e d\u00e8s <em>L&#8217;Encyclop\u00e9die<\/em>. En effet dans cet ouvrage, l&#8217;article que nous venons d&#8217;\u00e9voquer est pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 d&#8217;un autre \u00e0 l&#8217;intitul\u00e9 d\u00e9j\u00e0 en soi r\u00e9v\u00e9lateur : \u00ab Bravoure, valeur, courage, c\u0153ur, intr\u00e9pidit\u00e9 \u00bb. Non seulement la lexie \u00ab valeur \u00bb n&#8217;a plus droit \u00e0 la primaut\u00e9 mais l&#8217;hyperonyme qu&#8217;elle \u00e9tait ci-dessus devient hyponyme : \u00ab Les termes <em>bravoure, valeur, intr\u00e9pidit\u00e9<\/em>, ont une acception moins \u00e9tendue que ceux de <em>c\u0153ur <\/em>et de <em>courage.<\/em> \u00bb La valeur devient un courage sp\u00e9cifique, un courage d\u00e9valoris\u00e9. Elle est \u00ab le courage accompagn\u00e9 d&#8217;une sorte d&#8217;ostentation qu&#8217;on aime dans la jeunesse \u00bb. Comme pour enfoncer une banderille de plus, le mot \u00ab intr\u00e9pidit\u00e9 \u00bb lui est associ\u00e9. Il est tentant de relier cette inflexion \u00e0 la d\u00e9sacralisation que conna\u00eet \u00e0 la m\u00eame \u00e9poque le pouvoir. En quelques ann\u00e9es, le \u00ab Bien aim\u00e9 \u00bb, qui en tant que roi reste tout de m\u00eame le repr\u00e9sentant de l&#8217;ordre des aristocrates, devient le \u00ab mal aim\u00e9 \u00bb. Tout ou presque est dit sur lui. Il fait enlever des fillettes pour satisfaire son app\u00e9tit sexuel. Sa \u00ab putain royale \u00bb, la Pompadour, ruine l&#8217;\u00e9tat. Pour se soigner, il fait saigner des enfants errants. Pour s&#8217;enrichir, il agiote et orchestre un \u00ab pacte de famine \u00bb (<em>Ibid.<\/em>, 91). Jamais de tels propos n&#8217;auraient pu \u00eatre tenus aussi ouvertement sous Louis XIV. Et surtout, d\u00e9cision \u00f4 combien symbolique, il renonce \u00e0 gu\u00e9rir par le toucher les \u00e9crouelles<a href=\"#_ftn19\">[19]<\/a>.<\/p>\n<p>Les dictionnaires de la fin du XVIII<sup>e<\/sup> si\u00e8cle confirment ce processus de d\u00e9sacralisation du paradigme. Le <em>Dictionnaire critique de la langue fran\u00e7aise<\/em> de F\u00e9raud, (1787-1788) reprend mot \u00e0 mot trois ou quatre passages de <em>l&#8217;Encyclop\u00e9die<\/em> mais en \u00e9limine totalement l&#8217;esprit de nostalgie et r\u00e9duit l&#8217;acception du mot par le rajout d&#8217;une parenth\u00e8se qui fait retomber le bel \u00e9lan de la phrase ternaire : \u00ab Le <em>courage<\/em> est dans tous les Ev\u00e8nemens de la vie ; <em>la bravo\u00fbre <\/em>n&#8217;est qu&#8217;\u00e0 la guerre ; <em>la valeur <\/em>est partout o\u00f9 il y a un p\u00e9ril \u00e0 affronter, et de la gloire \u00e0 acqu\u00e9rir, (mais ce n&#8217;est que dans le m\u00e9tier des armes) \u00bb. L&#8217;article \u00ab valeureux \u00bb de ce m\u00eame dictionnaire ne contient quant \u00e0 lui que des exemples \u00e0 l&#8217;imparfait ou sous le signe du pass\u00e9 : \u00ab Guillaume III \u00e9tait valeureux \u00bb, \u00ab Ces mots vieillissent depuis longtems \u00bb ; \u00ab La Bruy\u00e8re met <em>Valeureux <\/em>au nombre des mots qu&#8217;il regrettait \u00bb. Un simple remplacement d&#8217;adjectif dans la 5<sup>\u00e8me<\/sup> \u00e9dition du <em>Dictionnaire de l&#8217;Acad\u00e9mie<\/em> conduit \u00e0 la m\u00eame conclusion. L\u00e0 o\u00f9 l&#8217;\u00e9dition de 1762 contenait \u00ab Valeur h\u00e9ro\u00efque, extraordinaire \u00bb, nous pouvons lire en 1798 \u00ab Valeur h\u00e9ro\u00efque. Valeur brillante \u00bb. L&#8217;\u00e9tonnant, le prodigieux devient clinquant et superficiel.<\/p>\n<p>Au XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, l&#8217;acception que nous \u00e9tudions se r\u00e9sume \u00e0 deux mots dans le <em>Dictionnaire fran\u00e7ais et g\u00e9ographique<\/em> (1836) de Babault et elle n&#8217;appara\u00eet m\u00eame pas dans le <em>Dictionnaire \u00e9tymologique, critique, historique, anecdotique et litt\u00e9raire <\/em>de No\u00ebl qui passe sans \u00e9tat d&#8217;\u00e2me de l&#8217;article \u00ab valetage \u00bb \u00e0 l&#8217;article \u00ab valeureux, euse \u00bb. Bescherelle (<em>Dictionnaire national ou dictionnaire universel de la langue fran\u00e7aise,<\/em> 4<sup>\u00e8me<\/sup> \u00e9d., 1856), Larousse (<em>Grand dictionnaire universel du XIX<\/em><em><sup>e<\/sup><\/em><em> si\u00e8cle<\/em>, 1866-1877) et Littr\u00e9 sont plus prolixes mais l\u00e0 encore les exemples sont des plus r\u00e9v\u00e9lateurs.<\/p>\n<p>Dans le premier, on trouve certes des citations rappelant l&#8217;ancien paradigme mais elles sont bien moins nombreuses que celles qui le contestent et surtout elles sont ordonn\u00e9es de telle fa\u00e7on qu&#8217;elles perdent syst\u00e9matiquement de leur effet. Bescherelle apr\u00e8s un pr\u00e9liminaire sans \u00e9quivoque encha\u00eene avec deux citations minimisant le mot :<\/p>\n<blockquote>\n<p>\u00ab La <em>valeur<\/em> ne peut \u00eatre une vertu qu&#8217;autant qu&#8217;elle est r\u00e9gl\u00e9e par la prudence ; autrement c&#8217;est un m\u00e9pris insens\u00e9 de la vie, et une ardeur brutale ; la <em>valeur <\/em>emport\u00e9e n&#8217;a rien de s\u00fbr. (F\u00e9n.) Sous des cheveux blanchis la <em>valeur<\/em> est tranquille (De Belloy.) \u00bb<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>La citation de La Harpe qui suit vient certes redonner quelques lettres de noblesse \u00e0 la valeur, \u00ab Est-il \u00e0 la valeur un mur inaccessible ? \u00bb, mais c&#8217;est pour \u00eatre aussit\u00f4t contest\u00e9e par celle qui suit, une citation de Piron : \u00ab Il faut \u00e0 la valeur l&#8217;appui de la sagesse \u00bb. Symptomatiquement, de m\u00eame, le seul auteur qui a droit \u00e0 deux citations, Cr\u00e9billon, s&#8217;oppose explicitement aux valeurs seigneuriales : \u00ab La seule valeur d\u00e9fend mal un \u00e9tat \u00bb. Par le biais d&#8217;un connecteur logique, deux autres citations totalement h\u00e9t\u00e9rog\u00e8nes semblent comme associ\u00e9es, ce qui fait que la deuxi\u00e8me neutralise totalement la premi\u00e8re : \u00ab La valeur marque le premier rang. (Bis.) Mais que peut la valeur sans le secours des dieux ? \u00bb. En toute coh\u00e9rence, l&#8217;article s&#8217;ach\u00e8ve sur une derni\u00e8re citation emphatis\u00e9e \u00e0 la fois par sa place strat\u00e9gique, par la taille des caract\u00e8res et par un tiret d\u00e9marcatif : \u00ab C&#8217;est le hasard qui fait les h\u00e9ros ; c&#8217;est une valeur de tous les jours qui fait le juste (Mass.) \u00bb.<\/p>\n<p>Dans le <em>Grand dictionnaire universel du XIX<\/em><em><sup>e<\/sup><\/em><em> si\u00e8cle<\/em> de Larousse, nous ne trouvons plus qu&#8217;une seule citation exaltant les valeurs f\u00e9odales, celle du <em>Cid<\/em> qui, nous l&#8217;avons vu plus haut, est loin d&#8217;\u00eatre univoque. Qui plus est, cette citation, pr\u00e9c\u00e9d\u00e9e de l&#8217;abr\u00e9viation \u00ab Allus. Litt\u00e9r. \u00bb, ne se trouve pas dans le corps de l&#8217;article mais apr\u00e8s les synonymes comme si c&#8217;\u00e9tait une curiosit\u00e9 ou une r\u00e9f\u00e9rence culturelle incontournable. A noter, qu&#8217;un peu plus haut, comme pour la contrecarrer, Larousse a r\u00e9ussi \u00e0 d\u00e9nicher une autre citation de Corneille jusqu&#8217;alors jamais utilis\u00e9e dans les dictionnaires que nous avons consult\u00e9s et relativement inattendue dans la bouche du cr\u00e9ateur de Rodrigue : \u00ab La valeur aux duels fait moins que la fortune \u00bb. Autre \u00ab trouvaille \u00bb r\u00e9v\u00e9latrice, une citation de l&#8217;auteur de <em>De la d\u00e9mocratie en Am\u00e9rique<\/em> : \u00ab A mesure qu&#8217;il se d\u00e9couvre des routes nouvelles pour parvenir au pouvoir, on voit baisser la VALEUR de la naissance \u00bb.<\/p>\n<p>Littr\u00e9 innove quant \u00e0 lui surtout par le fait que l&#8217;acception que nous \u00e9tudions retrouve la premi\u00e8re place. Dans tous les dictionnaires qui pr\u00e9c\u00e9daient, elle correspondait \u00e0 chaque fois \u00e0 la derni\u00e8re des d\u00e9finitions. Mais il ne faut pas se m\u00e9prendre, cette place s&#8217;explique par le fait que Littr\u00e9 a une vis\u00e9e scientifique. Il tente de reconstituer l&#8217;histoire de la lexie et place donc en premier l&#8217;acception qu&#8217;il consid\u00e8re comme chronologiquement la plus lointaine. D&#8217;ailleurs, contrairement \u00e0 tous ses pr\u00e9d\u00e9cesseurs, il place aussi dans l&#8217;ordre chronologique les citations qu&#8217;il utilise. A ce d\u00e9tail pr\u00e8s, celles-ci ram\u00e8nent plus ou moins \u00e0 ce que nous venons de d\u00e9couvrir dans les dictionnaires pr\u00e9c\u00e9dents : la mort discursive du paradigme f\u00e9odalo-aristocratique.<\/p>\n<p>Nous avons encore l\u00e0 une fid\u00e8le image du XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, un si\u00e8cle qui officiellement lutte contre le duel (seize projets de loi entre 1819 et 1822), un si\u00e8cle, nous y reviendrons, \u00e9minemment bourgeois, un si\u00e8cle qui \u00e0 l&#8217;image de M. Homais remet en cause haut et fort, par devant, les privil\u00e8ges, mais r\u00eave, au fond de soi, d&#8217;anoblissement, un si\u00e8cle qui se r\u00e9volte en 1848 contre Louis-Philippe mais qui en 1875 choisira la R\u00e9publique \u00e0 seulement une voix pr\u00e8s. Il faut certainement voir derri\u00e8re l&#8217;incessante r\u00e9it\u00e9ration des appels \u00e0 une \u00ab valeur apais\u00e9e \u00bb une sorte de m\u00e9thode Cou\u00e9. Une nouvelle fois, l&#8217;histoire des duels confirme que ce qui est interdit, que ce qui est politiquement vaincu, discursivement de plus en plus remis en cause, est pourtant encore pr\u00e9sent dans toutes les t\u00eates : \u00ab Au XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, tout le monde se bat. Parlementaires entre eux, journalistes contre politiques, journalistes contre journalistes. Le duel constitue le morceau de bravoure favori des romantiques.<a href=\"#_ftn20\">[20]<\/a> \u00bb Le paradigme f\u00e9odalo-aristocratique a perdu la bataille du pouvoir et la bataille des mots mais il n&#8217;a pas encore totalement perdu celle des repr\u00e9sentations et des comportements.<\/p>\n<p>C&#8217;est la huiti\u00e8me \u00e9dition du <em>Dictionnaire de l&#8217;Acad\u00e9mie<\/em> (1932-1935) qui, en fait, sonne l&#8217;hallali. Symptomatiquement, l&#8217;article commence par \u00ab signifie encore Bravoure, vaillance, vertu \u00bb. L&#8217;adverbe \u00ab encore \u00bb en dit long. Le r\u00e9dacteur semble comme surpris de la survivance de l&#8217;acception. Les exemples et citations sont en nombre moindre que dans la pr\u00e9c\u00e9dente \u00e9dition mais surtout les connotations d\u00e9valorisantes ont presque totalement disparu. C&#8217;est bien s\u00fbr le signe que la question de l&#8217;honneur n&#8217;est plus un sujet pol\u00e9mique, un sujet d&#8217;actualit\u00e9 encore sensible mais seulement un vieux d\u00e9bat dont les derni\u00e8res traces sont sur le point de dispara\u00eetre.<\/p>\n<p>L&#8217;histoire des duels le confirme. A la fin du XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle,<\/p>\n<p>\u00ab les vaudevilles raillent les pauvres bourgeois singeant les mani\u00e8res aristocratiques. Celles-ci se perdent en devenant spectacle, comme lorsque Jean Jaur\u00e8s, pourtant r\u00e9tif \u00e0 l&#8217;exercice, sort son pistolet face \u00e0 Paul D\u00e9roul\u00e8de devant un millier de badauds et une brochette de photographes. A la m\u00eame \u00e9poque, les r\u00e9dacteurs des <em>Mousquetaires<\/em>, revue antis\u00e9mite, organisent des tournois r\u00e9guliers pour donner &#8220;le petit frisson&#8221; aux dames toutes moites. Puis, la coutume s&#8217;\u00e9tiole. Le dernier duel mortel date de 1903 (<em>Ibid.,<\/em> 66).<\/p>\n<p>L&#8217;horreur et la violence de la \u00ab Grande \u00bb guerre ont certainement aussi contribu\u00e9 \u00e0 la chute du paradigme. Honneur, bravoure et h\u00e9ro\u00efsme p\u00e2lissent quand l&#8217;on se retrouve transform\u00e9 en chair \u00e0 p\u00e2t\u00e9 dans une tranch\u00e9e o\u00f9 pullulent rats et teignes, quand l&#8217;on se d\u00e9couvre pion sacrifi\u00e9 par des g\u00e9n\u00e9raux incapables, quand l&#8217;on commence \u00e0 comprendre et m\u00eame \u00e0 envier int\u00e9rieurement le voisin de bataillon qui a os\u00e9 d\u00e9serter, quand, enfin, la guerre, loin d&#8217;\u00eatre combat singulier \u00e0 la loyale, devient massacre en masse et strat\u00e9gie cynique. Sociologiquement, il faudrait bien s\u00fbr ajouter que le paradigme f\u00e9odalo-aristocratique est rest\u00e9 pr\u00e9gnant dans les repr\u00e9sentation tant que la noblesse, m\u00eame affaiblie, a gard\u00e9 un semblant de pouvoir. Il est en fait sans doute mort le jour o\u00f9 une certaine Madame Verdurin supplanta une certaine duchesse de Guermantes. En tous les cas, le dernier duel mentionn\u00e9 par Guillet o\u00f9 s&#8217;affront\u00e8rent en 1967, \u00ab deux vieux messieurs \u00bb ne sachant m\u00eame pas tenir une \u00e9p\u00e9e et \u00ab sautill[a]nt en noir et blanc \u00bb, le pr\u00e9fet gaulliste Ren\u00e9 Ribi\u00e8re et le maire socialiste de Marseille Gaston Deferre, donne plus que jamais raison \u00e0 la r\u00e9flexion de Marx : \u00ab Hegel remarque que tous les grands faits et les grands personnages de l&#8217;histoire adviennent pour ainsi dire deux fois. Il a oubli\u00e9 d&#8217;ajouter : la premi\u00e8re fois comme trag\u00e9die, la seconde fois comme farce.<a href=\"#_ftn21\">[21]<\/a> \u00bb<\/p>\n<h2>II) LE PARADIGME BOURGEOIS<\/h2>\n<h3>\u00ab D\u00e9marrage \u00bb du paradigme<\/h3>\n<p>En fait le grand gagnant, celui qui, bien plus que la monarchie, a v\u00e9ritablement d\u00e9tr\u00f4n\u00e9 le paradigme f\u00e9odalo-aristocratique, tortue qui l&#8217;emporta sur le li\u00e8vre, est n\u00e9 aux alentours du XIII<sup>e<\/sup> si\u00e8cle sous la forme d&#8217;abord de la lexie \u00ab value \u00bb (\u00ab n. f. (fin XII<sup>e<\/sup> s, D) 1. Prix, valeur \u00bb, Greimas, 2004) puis, quelques ann\u00e9es plus tard, sous celle de \u00ab valance \u00bb : \u00ab n. f. (1247, Tailliar). 1. Valeur. &#8211; 2. Objet de valeur \u00e0 3. Fortune \u00bb. <em>Le Dictionnaire historique de la langue fran\u00e7aise <\/em>confirme : \u00ab A partir du XIII<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, <em>valeur<\/em> s&#8217;emploie sp\u00e9cialement en parlant du caract\u00e8re mesurable d&#8217;une chose, d&#8217;un bien en tant qu&#8217;il est susceptible d&#8217;\u00eatre \u00e9chang\u00e9 (<em>valeur d&#8217;un bijou ; valeur marchande\u0085<\/em>) \u00bb.<\/p>\n<p>Sans surprise, cette nouvelle acception surgit en pleine p\u00e9riode de croissance d\u00e9mographique et de d\u00e9veloppement des villes, en plein \u00e2ge d&#8217;or<\/p>\n<blockquote>\n<p>\u00ab des artisans boutiquiers \u00e0 l&#8217;honn\u00eate aisance, des marchands de grande envergure, des capitaines d&#8217;industrie ou des financiers-n\u00e9gociants qui, \u00e0 l&#8217;exemple des Italiens, importent le vin et exportent le drap, prennent \u00e0 ferme les recettes royales et pr\u00eatent aux Grands et aux souverains \u00bb (Marseille, VI, 1997 : 38).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Autrement dit, elle correspond parfaitement \u00e0 l&#8217;\u00e9poque que Braudel, dans <em>Civilisation mat\u00e9rielle, \u00e9conomie et capitalisme<\/em>, a d\u00e9fini comme le point de d\u00e9part de \u00ab l&#8217;\u00e9conomie-monde-capitaliste \u00bb. Paris passe alors de 80 000 \u00e0 200 000 habitants. Rouen et Montpellier atteignent les 40 000 habitants. Autour de leurs halle et beffroi, Gand, Ypres, Arras, Caen, Tours, Angers, Nantes grossissent de fa\u00e7on impressionnante et ne tardent pas \u00e0 obtenir charges et franchises qui sont autant de signes de leur ind\u00e9pendance par rapport au pouvoir seigneurial. La Libert\u00e9 s&#8217;av\u00e8re effectivement d\u00e8s les origines une des valeurs fondamentales du nouveau paradigme :<\/p>\n<blockquote>\n<p>\u00ab L&#8217;\u00e9pisode des foires de Champagne est symptomatique : menac\u00e9es d&#8217;une captation par les monarques fran\u00e7ais, les routes commerciales contournent l&#8217;obstacle sans tomber dans l&#8217;escarcelle d&#8217;un autre pouvoir. Les villes europ\u00e9ennes n&#8217;ont de cesse de n\u00e9gocier leur autonomie, se gagnant le soutien des rois contre les seigneurs f\u00e9odaux, jouant les princes contre les monarques.<a href=\"#_ftn22\">[22]<\/a> \u00bb<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Durant cette p\u00e9riode, les \u00e9changes ne cessent de s&#8217;intensifier entre villes du Nord et villes du Sud : le sel poitevin est export\u00e9 en Angleterre et \u00e0 Hambourg, les vins d&#8217;Aunis et du Poitou en Flandre, Marseille devient l&#8217;un des principaux ports de transit des draps. Parall\u00e8lement, en 1252, Florence et G\u00e8nes instaurent le florin et le g\u00e9nois d&#8217;or et, en 1284, Venise, le ducat d&#8217;or, monnaies qui serviront de r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 toute l&#8217;Europe. C&#8217;est aussi une \u00e9poque o\u00f9 se propagent de plus en plus l&#8217;usage de la rente et de nouvelles techniques de cr\u00e9dit comme les reconnaissances de dettes n\u00e9gociables, les cr\u00e9ances payables sur une autre place et les lettres de change (Marseille, VI, 1997 : 39, 45). La litt\u00e9rature se fait bien s\u00fbr \u00e9cho de cette \u00e9volution. La lexie \u00ab valeur \u00bb y appara\u00eet de plus en plus souvent avec une signification p\u00e9cuniaire : \u00ab <em>la valeur luy en fut rendue en argent <\/em>(Amyot) \u00bb (Greimas, 2001), \u00ab <em>avoit son partaige en assez bonne valleur, car il y prenoit tailles et aydes<\/em> (Comm) \u00bb (<em>Ibid.<\/em>), etc.<\/p>\n<p>Cependant trois si\u00e8cles plus tard, dans le <em>Dictionnaire Fran\u00e7ais Latin <\/em>de Robert Estienne, tr\u00e8s peu de traces de cette nouvelle acception. La plupart des lexies qui pourraient \u00eatre interpr\u00e9t\u00e9es p\u00e9cuniairement sont employ\u00e9es au sens figur\u00e9 : \u00ab Quantiuis <strong>pretii<\/strong> homo \u00bb, \u00ab <strong>Trioboli<\/strong> homo \u00bb, \u00ab Minimi <strong>pretii<\/strong> \u00bb. Quand la valeur d&#8217;un objet est \u00e9voqu\u00e9e, les adjectifs utilis\u00e9s se r\u00e9f\u00e8rent plus \u00e0 son utilit\u00e9 et \u00e0 sa solidit\u00e9 qu&#8217;\u00e0 son prix : \u00ab Instrumentum [\u0085] exiguum \u00bb, \u00ab Friuolum, Exile \u00bb, \u00ab tenuis praeda \u00bb, \u00ab perinfirmus \u00bb. Seuls \u00ab mendicum \u00bb et \u00ab vilis \u00bb semblent avoir un rapport avec le nouveau paradigme mais l&#8217;un et l&#8217;autre sont si charg\u00e9s de connotations qu&#8217;il serait certainement r\u00e9ducteur de les limiter \u00e0 la seule acception p\u00e9cuniaire. Quant \u00e0 l&#8217;expression \u00ab Aestima harum rerum omnium pretia \u00bb, elle est tr\u00e8s ambigu\u00eb et peut fort bien s&#8217;interpr\u00e9ter figurativement. M\u00eame constat dans <em>Le Thresor de la langue fran\u00e7aise <\/em>de Nicot en 1606. Dans le Richelet, le nouveau paradigme appara\u00eet certes mais la d\u00e9finition p\u00e9cuniaire est beaucoup plus courte que la d\u00e9finition f\u00e9odalo-aristocratique, la lexie \u00ab valeur \u00bb n&#8217;est cens\u00e9e \u00eatre utilis\u00e9e que pour les choses et le seul exemple utilis\u00e9 est d\u00e9valorisant : \u00ab C&#8217;est une chose de nule, ou de peu de valeur \u00bb. Comment comprendre ces faits alors qu&#8217;\u00e9videmment le commerce, m\u00eame s&#8217;il a connu des hauts et des bas, n&#8217;a cess\u00e9 de se d\u00e9velopper depuis le XIII<sup>e<\/sup> si\u00e8cle et que, comme le prouvent les \u0153uvres litt\u00e9raires, l&#8217;acception p\u00e9cuniaire, elle, s&#8217;est de plus en plus impos\u00e9e dans l&#8217;usage ?<\/p>\n<p>La r\u00e9ponse se trouve dans le rapport du Moyen Age \u00e0 l&#8217;argent. La religion est \u00e0 l&#8217;\u00e9poque la r\u00e9f\u00e9rence absolue or dans de nombreux passages de l&#8217;<em>Ancien Testament<\/em>, seuls les impies recherchent le profit, et la pri\u00e8re que le Christ confie aux hommes dans les <em>Evangiles<\/em> est sans \u00e9quivoque : \u00ab Donne-nous <em>aujourd&#8217;hui<\/em> notre pain de ce jour<a href=\"#_ftn23\">[23]<\/a> \u00bb. Quant aux lettres de Saint Paul, puisque \u00e9crites \u00e0 une p\u00e9riode o\u00f9 les chr\u00e9tiens pensent que la fin du monde est pour demain, elles ne s&#8217;int\u00e9ressent pas du tout \u00e0 la question. Tout le Moyen Age est l&#8217;\u00e9cho de ce d\u00e9dain. D\u00e8s la premi\u00e8re moiti\u00e9 du XI<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, le moine bourguignon Raoul Glaber dans ses cinq livres d&#8217;<em>Histoires<\/em> \u00e9crit par exemple en parlant de l&#8217;amour des richesses : \u00ab Cette peste a s\u00e9vi en long et en large parmi tous les pr\u00e9lats diss\u00e9min\u00e9es par le monde. Le don gratuit et v\u00e9n\u00e9rable du Christ seigneur tout-puissant, ils l&#8217;ont converti, comme pour rendre plus s\u00fbre leur propre damnation, en un trafic de cupidit\u00e9 \u00bb (Marseille, V, 1997 : 93). M\u00eame discours un si\u00e8cle plus tard dans la bouche de saint Bernard : \u00ab O vanit\u00e9 des vanit\u00e9s, mais encore plus folie que vanit\u00e9 ! L&#8217;\u00e9glise scintille de tout c\u00f4t\u00e9, mais le pauvre a faim ! Les murs de l&#8217;\u00e9glise sont couverts d&#8217;or, les enfants de l&#8217;Eglise restent nus\u0085<a href=\"#_ftn24\">[24]<\/a> \u00bb. Quant \u00e0 saint Thomas d&#8217;Aquin, il associe \u00e0 la recherche du profit rien de moins que le substantif \u00ab turpido \u00bb. L&#8217;interdiction de l&#8217;usure est sans doute la manifestation la plus visible des r\u00e9ticences de l&#8217;\u00e9poque face \u00e0 l&#8217;argent. <em>\u00ab Nummus non parit nummos<\/em> \u00bb (\u00ab l&#8217;argent ne se reproduit pas \u00bb), \u00e9crit le m\u00eame saint Thomas d&#8217;Aquin qui affirme : \u00ab La monnaie [\u0085] a \u00e9t\u00e9 principalement invent\u00e9e pour les \u00e9changes, ainsi son usage propre et premier est d&#8217;\u00eatre consomm\u00e9, d\u00e9pens\u00e9 dans les \u00e9changes. Par suite, il est injuste en soi de recevoir un prix pour l&#8217;usage de l&#8217;argent pr\u00eat\u00e9 ; c&#8217;est en cela que consiste l&#8217;usure \u00bb (Marseille, VI, 1997 : 39-40).<\/p>\n<p>Pourtant insensiblement le rapport \u00e0 l&#8217;argent va \u00e9voluer. Se met d&#8217;abord en place toute une sp\u00e9culation intellectuelle sur le concept de \u00ab juste prix \u00bb. La plupart des th\u00e9ologiens s&#8217;accordent pour estimer que celui-ci doit correspondre \u00e0 la valeur de la chose, toute la difficult\u00e9 consistant bien s\u00fbr \u00e0 pr\u00e9ciser la valeur en question. Plusieurs crit\u00e8res sont r\u00e9pertori\u00e9s. Certains reposent sur des \u00e9l\u00e9ments objectifs :<\/p>\n<blockquote>\n<p>\u00ab la valeur de la chose d\u00e9termin\u00e9e selon la place occup\u00e9e par celle-ci dans un ordre qui se veut naturel et hi\u00e9rarchique, les co\u00fbts de production y compris le co\u00fbt du travail<a href=\"#_ftn25\">[25]<\/a> \u00bb.<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>D&#8217;autres sur des \u00e9l\u00e9ments plus subjectifs comme l&#8217;utilit\u00e9, la d\u00e9sid\u00e9rabilit\u00e9, l&#8217;abondance, la raret\u00e9. Mais \u00e0 chaque fois, pour \u00eatre \u00ab juste \u00bb, le prix doit \u00eatre le fruit d&#8217;une reconnaissance collective,<\/p>\n<blockquote>\n<p>\u00ab la reconnaissance par l&#8217;ensemble des op\u00e9rateurs \u00e9conomiques, agissant sur la &#8220;place de march\u00e9&#8221;, l&#8217;\u00e9valuation donn\u00e9e par des experts reconnus, ou celle propos\u00e9e par les autorit\u00e9s publiques \u00e0 travers la fixation d&#8217;un prix l\u00e9gal. Des auteurs appartenant \u00e0 divers courants th\u00e9ologiques ou juridiques peuvent pr\u00e9f\u00e9rer un syst\u00e8me aux autres (c&#8217;est le cas des nominalistes, qui soutiennent la fixation l\u00e9gale du prix) ; mais tous s&#8217;accordent sur le principe r\u00e9gissant l&#8217;ensemble de ces crit\u00e8res de reconnaissance de la valeur, c&#8217;est-\u00e0-dire l&#8217;estimation commune \u00bb (Martina, 2002 : 1150-1151).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Il ne faudrait pas croire que le prix d&#8217;un produit est pour autant fixe. Un \u00e9cart entre deux produits \u00e9quivalents est possible,<\/p>\n<blockquote>\n<p>\u00ab dans tous les cas o\u00f9 le vendeur serait p\u00e9nalis\u00e9 du fait d&#8217;une vente effectu\u00e9e sous une pression particuli\u00e8re de la part de l&#8217;acheteur. Un prix sup\u00e9rieur au juste est alors l\u00e9gitime du fait que, avec la chose, le vendeur vend aussi la privation subie \u00bb (<em>Ibid.<\/em>).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Les canonistes th\u00e9orisent trois cas justifiant les \u00e9carts de prix, le <em>damnum emergens, <\/em>le <em>lucrum cessans<\/em> et le <em>periculum sortis.<\/em> Le premier justifie l&#8217;augmentation du prix de vente par une perte r\u00e9elle due \u00e0 cette vente, le second par un manque \u00e0 gagner possible et le troisi\u00e8me par le fait de risquer son capital (<em>Ibid.<\/em>). Nous voyons donc ici qu&#8217;en aucune fa\u00e7on prix et valeur ne sont des synonymes. Seul \u00ab le juste prix \u00bb, reconnu collectivement et satisfaisant aux crit\u00e8res ci-dessus, correspond \u00e0 la valeur du produit.<\/p>\n<p>Il est int\u00e9ressant de remarquer que ce concept de \u00ab juste prix \u00bb va perdurer jusque dans les dictionnaires de la fin du XVII<sup>e<\/sup> si\u00e8cle. La d\u00e9finition du Fureti\u00e8re commence par exemple par \u00ab Estimation d&#8217;une chose \u00e0 son juste prix. \u00bb La reconnaissance \u00ab par l&#8217;ensemble des op\u00e9rateurs \u00e9conomiques, agissant sur la &#8220;place de march\u00e9&#8221; \u00bb ou par des \u00ab experts reconnus \u00bb semble de m\u00eame \u00eatre rest\u00e9e longtemps un crit\u00e8re d\u00e9terminant puisqu&#8217;on peut lire dans ce m\u00eame dictionnaire : \u00ab Les promesses pour <em>valeur <\/em>receu\u00eb se n\u00e9gocient sur la place &amp; sont de la juridiction des Juges Consuls. \u00bb<\/p>\n<p>Gr\u00e2ce \u00e0 l&#8217;armement sp\u00e9culatif d\u00e9crit ci-dessus, l&#8217;argent va, durant le Moyen Age, peu \u00e0 peu perdre de son immoralit\u00e9 intrins\u00e8que, ce qui fera \u00e9voluer les pratiques. Ainsi, les contrats de location et certaines rentes viag\u00e8res seront jug\u00e9s comme licites. De m\u00eame, des formes indirectes de pr\u00eats \u00e0 int\u00e9r\u00eat comme la lettre de change seront de plus en plus tol\u00e9r\u00e9es. Enfin, dans les cas de <em>damnum emergens<\/em>, <em>lucrum cessans <\/em>et <em>periculum sortis<\/em>, l&#8217;investissement lucratif par le biais de banque et de soci\u00e9t\u00e9 sera accept\u00e9<a href=\"#_ftn26\">[26]<\/a>. La moralisation du paradigme fera un pas de plus quand la confr\u00e9rie religieuse des \u00ab pauvres chevaliers du Christ \u00bb deviendra elle-m\u00eame une v\u00e9ritable banque de d\u00e9p\u00f4ts (Marseille, VI, 1997 : 40-41) et quand, surtout, les ordres mendiants offriront aux riches un moyen de concilier \u00ab la bourse et la vie \u00e9ternelle \u00bb (<em>Ibid.<\/em>). La cr\u00e9ation du purgatoire l\u00e8ve un dernier obstacle \u00e0 l&#8217;irr\u00e9sistible ascension de l&#8217;argent. Un usurier s&#8217;il se repent, serait-il sur son lit de mort, peut \u00eatre sauv\u00e9 de l&#8217;Enfer \u00e9ternel<a href=\"#_ftn27\">[27]<\/a>.<\/p>\n<p>Pourtant, toutes ces mesures ne sont et ne restent qu&#8217;accommodement et pragmatisme purs. La majorit\u00e9 des gens a encore par rapport \u00e0 l&#8217;argent une attitude que Weber dans <em>L&#8217;Ethique protestante et l&#8217;esprit du capitalisme <\/em>qualifie de traditionaliste. Non attir\u00e9s par des gains suppl\u00e9mentaires, ils cherchent juste \u00e0 gagner le n\u00e9cessaire pour vivre. M\u00eame les plus gros commer\u00e7ants ou banquiers au summum de leur fortune estiment que \u00ab leur action pr\u00e9sent[e] un caract\u00e8re d&#8217;<em>indiff\u00e9rence <\/em>\u00e0 la morale ou s&#8217;av\u00e9r[e] m\u00eame <em>contraire <\/em>\u00e0 la morale \u00bb (Weber, 2000 : 123). Pratiquer le commerce en d\u00e9tail reste d&#8217;ailleurs, pendant tout l&#8217;Ancien R\u00e9gime, un motif de d\u00e9rogation : \u00ab Il est cens\u00e9 \u00eatre mesquin et conduire in\u00e9vitablement au mensonge et \u00e0 la tromperie, incompatibles avec la loyaut\u00e9 exig\u00e9e des nobles \u00bb (Jouanna, 1996 : 64). Weber conclut : \u00ab lorsque la doctrine se fit plus tol\u00e9rante encore, comme chez Antonin de Florence, le sentiment qu&#8217;une activit\u00e9 orient\u00e9e vers le profit comme une fin en soi \u00e9tait fondamentalement r\u00e9pr\u00e9hensible (<em>pudendum<\/em>) ne disparut jamais tout \u00e0 fait \u00bb (2000 : 121). La non reconnaissance officielle de ce nouveau paradigme dans les premiers dictionnaires est la preuve que cette honte perdura au moins jusqu&#8217;au XVII<sup>e<\/sup> si\u00e8cle.<\/p>\n<p>Il faut en fait attendre Luther pour que la situation commence \u00e0 \u00e9voluer. Adaptant certaines th\u00e8ses des mystiques allemands (notamment Tauler), il remet en cause l&#8217;asc\u00e8se monastique et d\u00e9fend a contrario l&#8217;id\u00e9e que le travail intramondain (\u00ab Beruf \u00bb) est \u00ab la forme la plus haute que puisse rev\u00eatir l&#8217;activit\u00e9 morale de l&#8217;homme \u00bb (<em>Ibid.<\/em>, 134). Dans ses rapports avec l&#8217;argent, Luther reste cependant encore \u00ab traditionaliste \u00bb. Il s&#8217;en prend \u00e0 l&#8217;usure, aux pr\u00eats \u00e0 int\u00e9r\u00eat, au profit capitaliste et d\u00e9fend le vieil argument de la non-productivit\u00e9 de l&#8217;argent. Estimant aussi que la profession de chaque individu est le fruit de la Providence, il intime de ne pas en changer et d&#8217;accepter sans rechigner sa place et son rang.<\/p>\n<p>C&#8217;est avec la th\u00e9orie de la pr\u00e9destination que le v\u00e9ritable renversement a lieu. Contrairement aux catholiques qui pensent \u00eatre sauv\u00e9s par une accumulation progressive d&#8217;actions m\u00e9ritoires isol\u00e9es, voire, comme nous venons de le rappeler, par un revirement final, les calvinistes estiment que leur sort est totalement entre les mains de Dieu. Les \u00e9lus seront peu nombreux mais il existe des signes d&#8217;\u00e9lection. Le premier d&#8217;entre eux est le fait d&#8217;avoir une vie sainte. Une telle vie n&#8217;\u00e9tant possible qu&#8217;en s&#8217;imposant \u00ab une m\u00e9thode cons\u00e9quente de conduite \u00bb (<em>Ibid.<\/em>, 191), les puritains se mettent \u00e0 rationaliser de plus en plus leur comportement, \u00e0 gaspiller le moins possible leur temps, \u00e0 fuir tout ce qui d\u00e9tourne du travail (paresse, oisivet\u00e9, d\u00e9tente, trop long sommeil, etc.), \u00e0 cultiver en eux contr\u00f4le de soi, examen de conscience, s\u00e9rieux, efficacit\u00e9, pers\u00e9v\u00e9rance et opini\u00e2tret\u00e9.<\/p>\n<p>Un changement significatif dans le rapport \u00e0 l&#8217;argent s&#8217;en suit. Calvin d\u00e9j\u00e0, contrairement \u00e0 Luther, estime que la richesse n&#8217;est pas incompatible avec le statut de pr\u00eatre. Au contraire, elle leur donne un certain prestige qui facilite leur t\u00e2che. Il autorise aussi les placements avec int\u00e9r\u00eat. Les m\u00e9taphores utilis\u00e9es par les th\u00e9ologiens qui lui succ\u00e8dent confirment cette nouvelle orientation. Il n&#8217;est pas rare dans leurs sermons ou trait\u00e9s de voir Dieu compar\u00e9 \u00e0 un \u00ab shopkeeper \u00bb et l&#8217;homme \u00e0 un client. Baxter explique de m\u00eame l&#8217;invisibilit\u00e9 de Dieu par l&#8217;exemple du commerce par correspondance (<em>Ibid.<\/em>, 202). Mais surtout, selon les puritains, on reconna\u00eet ce qui est glorifiant pour Dieu \u00e0 ses fruits. La division du travail, la sp\u00e9cialisation des m\u00e9tiers s&#8217;av\u00e8rent plus rentables, servent le bien commun, c&#8217;est donc qu&#8217;ils sont voulus par Dieu. Plus que cela<\/p>\n<blockquote>\n<p>\u00ab lorsque le Dieu que le puritain voit \u00e0 l&#8217;\u0153uvre dans toutes les circonstances de la vie indique \u00e0 l&#8217;un des siens une chance de profit, il le fait dans une intention pr\u00e9cise. Par suite, le chr\u00e9tien qui a la foi doit suivre cet appel et saisir la chance qui s&#8217;offre \u00e0 lui \u00bb (<em>Ibid.,<\/em> 266).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>A la m\u00eame \u00e9poque, \u00ab Le livre de Job \u00bb et la parabole des talents des<em> Evangiles<\/em> sont comment\u00e9s dans ce sens. S&#8217;enrichir devient pour les puritains un deuxi\u00e8me signe d&#8217;\u00e9lection mais aussi un devoir, un commandement. L&#8217;homme est vu comme une sorte d&#8217;intendant dont la t\u00e2che premi\u00e8re est de fructifier, de multiplier les biens de son ma\u00eetre. Plus que cela, puisque l&#8217;argent gagn\u00e9 ne doit pas servir \u00e0 la jouissance, puisque le travail sans rel\u00e2che est tenu pour la meilleure asc\u00e8se, les puritains sont \u00ab condamn\u00e9s \u00bb \u00e0 \u00e9pargner et \u00e0 investir. Ce qui a pour cons\u00e9quence de les enrichir encore plus et donc de les confirmer dans leur choix de vie. Socialement parlant, ce refus de la jouissance et du gaspillage, cette d\u00e9termination \u00e0 rentabiliser ses biens est en opposition totale avec les pratiques de l&#8217;aristocratie. A l&#8217;aristocratie du sang est en train de faire place une aristocratie morale. Inutile de rappeler que c&#8217;est \u00e0 cette m\u00eame \u00e9poque que le premier paradigme que nous avons \u00e9tudi\u00e9 commence s\u00e9rieusement \u00e0 chanceler. Un monde est en train de faire place \u00e0 un autre.<\/p>\n<h3>\u00ab D\u00e9collage \u00bb du paradigme<\/h3>\n<p>Les dictionnaires du XVII<sup>e<\/sup> si\u00e8cle contiennent quelques timides traces de ce revirement. Par exemple, pour la premi\u00e8re fois, dans le dictionnaire de Richelet, la nouvelle acception prend la premi\u00e8re place. Un pas important vient d&#8217;\u00eatre franchi. Pas confirm\u00e9 dans la premi\u00e8re \u00e9dition du <em>Dictionnaire de l&#8217;Acad\u00e9mie <\/em>o\u00f9 plus de lignes sont consacr\u00e9es \u00e0 ce paradigme qu&#8217;au pr\u00e9c\u00e9dent. Le nombre d&#8217;acceptions de la lexie \u00ab valeur \u00bb ne cesse aussi de cro\u00eetre. La d\u00e9finition du Fureti\u00e8re se divise par exemple en trois parties dont deux sont marqu\u00e9es typographiquement par la reprise en capitales de cette m\u00eame lexie. Dans ce dictionnaire apparaissent les expressions \u00ab valeur re\u00e7eue \u00bb, \u00ab en valeur \u00bb et surtout les significations, par rapport au Richelet, s&#8217;\u00e9largissent : \u00ab se dit aussi de toute autre estimation que celle de l&#8217;argent \u00bb, \u00ab se dit absolument pour signifier ce qui est pr\u00e9cieux. \u00bb La premi\u00e8re \u00e9dition du <em>Dictionnaire de l&#8217;Acad\u00e9mie<\/em> amplifie ce ph\u00e9nom\u00e8ne. La d\u00e9finition se divise cette fois en huit paragraphes et, surtout, dans ce m\u00eame ouvrage, l&#8217;utilisation de l&#8217;adverbe axiologique \u00ab bien \u00bb et la r\u00e9p\u00e9tition du semi-auxiliaire \u00ab devoir \u00bb (m\u00eame s&#8217;il est encore certainement plus al\u00e9thique que d\u00e9ontique) signalent un d\u00e9but d&#8217;inflexion morale :<\/p>\n<blockquote>\n<p>\u00ab On dit pareillement, qu&#8217;Une terre, qu&#8217;une ferme est en valeur, Quand elle est bien cultiv\u00e9e &amp; en estat de rapporter ce qu&#8217;elle doit produire. Et en ce sens, on dit, <em>Mettre, remettre une terre, une ferme, des bois, des vignes en valeur <\/em>pour dire, Les restablir en sorte qu&#8217;elles rapportent ce qu&#8217;elles doivent rapporter. \u00bb<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>La derni\u00e8re d\u00e9finition de ce dictionnaire r\u00e9v\u00e8le aussi un facteur ayant s\u00fbrement jou\u00e9 un r\u00f4le important dans la propagation du nouveau paradigme : \u00ab En matiere de Finance, on appelle, <em>Non valeurs<\/em>, Certaines parties des tailles ou autres impositions qu&#8217;on n&#8217;a p\u00fb lever. \u00bb L&#8217;\u00e9nallage final, euph\u00e9misme protecteur, fait bien s\u00fbr r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 la politique absolutiste de Richelieu, Mazarin puis Colbert. Plus que leurs pr\u00e9d\u00e9cesseurs, ces derniers ont cherch\u00e9 \u00e0 conforter le pouvoir royal en remplissant les caisses du royaume. Dans son \u00ab programme de r\u00e9formation \u00bb, Colbert n&#8217;\u00e9crivait-il pas \u00ab Je crois que l&#8217;on demeurera facilement d&#8217;accord sur ce principe qu&#8217;il n&#8217;y a que l&#8217;abondance d&#8217;argent dans un Etat qui fasse la diff\u00e9rence de sa grandeur et de sa puissance \u00bb (Marseille, XI, 1997 : 38) ? Les chiffres parlent par eux-m\u00eames. En 1575, les recettes de l&#8217;\u00e9tat avoisinaient les 15 millions de livres, en 1635, elles s&#8217;\u00e9levaient \u00e0 208 millions de livres (Marseille, X, 1997 : 74). De 1666 \u00e0 1681, les revenus du Domaine passent de 1 160 000 francs \u00e0 5 540 000 francs (Marseille, XI, 1997 : 39). Ces trois ministres rationalis\u00e8rent les pr\u00e9l\u00e8vements en faisant appel \u00e0 des \u00ab partisans \u00bb et des \u00ab traitants \u00bb dont ils devinrent de plus en plus d\u00e9pendants, ce qui ne fit que rendre plus pr\u00e9gnante et cruciale la question p\u00e9cuniaire. En fondant son pouvoir sur ce renforcement \u00e9conomique, en faisant de l&#8217;argent un levier de son action, la monarchie donne un signal fort : elle cautionne l&#8217;enrichissement, elle privil\u00e9gie le deuxi\u00e8me paradigme aux d\u00e9pens du premier.<\/p>\n<p>Les cons\u00e9quences \u00e9conomiques de ces \u00e9volutions religieuses et politiques ne se font gu\u00e8re attendre. Au XVII<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, la Hollande, terre d&#8217;\u00e9lection du puritanisme calviniste, gr\u00e2ce \u00e0 son march\u00e9 externe et aux c\u00e9r\u00e9ales de la Baltique, se d\u00e9veloppe plus que jamais. L&#8217;Angleterre lui embo\u00eete le pas et ses habitants, selon le mot de Voltaire, deviennent \u00ab les ma\u00eetres de la mer <a href=\"#_ftn28\">[28]<\/a>\u00bb. Au si\u00e8cle suivant, prenant ce pays comme mod\u00e8le, arguant que \u00ab Le commerce qui a enrichi les citoyens en Angleterre a contribu\u00e9 \u00e0 les rendre libres \u00bb (<em>Ibid.<\/em>, 66), les Philosophes balayent le vieux mod\u00e8le de \u00ab l&#8217;Honn\u00eate Homme \u00bb et le remplacent par celui du\u0085 Commer\u00e7ant :<\/p>\n<blockquote>\n<p>\u00ab Je ne sais pourtant lequel est le plus utile \u00e0 un Etat, ou un seigneur bien poudr\u00e9 qui sait pr\u00e9cis\u00e9ment \u00e0 quelle heure le Roi se l\u00e8ve, \u00e0 quelle heure il se couche, et qui se donne des airs de grandeur en jouant le r\u00f4le d&#8217;esclave dans l&#8217;antichambre d&#8217;un ministre, ou un n\u00e9gociant qui enrichit son pays, donne de son cabinet des ordres \u00e0 Surate et au Caire, et contribue au bonheur du monde \u00bb (<em>Ibid.<\/em>, 67).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>La dynamique engendr\u00e9e est telle qu&#8217;elle fait vaciller le premier paradigme. En 1701, un \u00e9dit autorise les nobles \u00e0 pratiquer, sans d\u00e9roger, le commerce \u00ab sous balle et corde \u00bb<a href=\"#_ftn29\">[29]<\/a>. En 1757, Coyer \u00e9crit un ouvrage intitul\u00e9 <em>D\u00e9veloppement et d\u00e9fense du syst\u00e8me de la noblesse commer\u00e7ante, <\/em>dans lequel il sugg\u00e8re de \u00ab Mettre l&#8217;oisivet\u00e9 en action et l&#8217;indigence dans le chemin des richesses \u00bb, et les vingt derni\u00e8res ann\u00e9es de l&#8217;Ancien R\u00e9gime voient de plus en plus les nobles se m\u00ealer aux entreprises mini\u00e8res et sid\u00e9rurgiques (forges d&#8217;Anzin, de Cosne, usines de Belfort, mines du Creusot, etc.), c&#8217;est-\u00e0-dire<\/p>\n<p>\u00ab celles qui bousculaient les formes traditionnelles de l&#8217;exploitation familiale, sur le plan du financement en faisant appel \u00e0 d&#8217;\u00e9normes associations de capitaux, sur le plan de la production et de la productivit\u00e9 par le recours \u00e0 un outillage perfectionn\u00e9, aux techniques les plus modernes, et par l&#8217;association aux entreprises d&#8217;ing\u00e9nieurs et de sp\u00e9cialistes qualifi\u00e9s. Elle a su aussi, dans un domaine qui s&#8217;essoufflait, celui du grand commerce, ouvrir des voies nouvelles, en s&#8217;associant parfois \u00e0 des repr\u00e9sentants du grand n\u00e9goce et de la banque traditionnelle \u00bb (Chaussinand-Nogaret, 1976 : 123).<\/p>\n<p>En toute logique, des ann\u00e9es 1700 aux ann\u00e9es 1780, en France, la valeur courante du produit industriel et artisanal quadruple, les industries textiles enregistrent des progressions spectaculaires, le tonnage global affect\u00e9 au grand commerce ne cesse d&#8217;augmenter, le commerce avec les Antilles sucri\u00e8res conna\u00eet une croissance fulgurante. Bordeaux voit la valeur totale de son commerce multiplier par vingt et Nantes s&#8217;enrichit en pratiquant de plus en plus intensivement le commerce triangulaire (Marseille, XII, 1997 : 41-55).<\/p>\n<p>Avec ce dernier exemple, nous voyons que les pr\u00e9occupations morales sont en train de perdre du terrain. Le recul de l&#8217;\u00e9thique ne se fait cependant pas en un jour. Il commence par une s\u00e9paration du religieux et de l&#8217;\u00e9conomique. S&#8217;enrichir devient de moins en moins un devoir religieux et de plus en plus un devoir simplement moral. Un personnage comme Franklin est prototypique de cette phase. Fils de calviniste de stricte observance, il n&#8217;est pas protestant comme son p\u00e8re mais d\u00e9iste. Il n&#8217;estime pas que gagner de l&#8217;argent, toujours plus d&#8217;argent, est un devoir religieux mais le moyen de donner du travail \u00e0 un grand nombre de personnes, le moyen de contribuer \u00e0 l&#8217;essor d\u00e9mographique et commercial de sa ville et de son pays. L&#8217;honn\u00eatet\u00e9 (\u00ab Honesty is the best policy \u00bb Weber, 2000 : 247), l&#8217;assiduit\u00e9, le s\u00e9rieux, l&#8217;ardeur au travail, la ponctualit\u00e9, la constance, la temp\u00e9rance, le pragmatisme mais aussi bien s\u00fbr le m\u00e9rite, l&#8217;esprit d&#8217;entreprise, la libert\u00e9 sont ses valeurs de r\u00e9f\u00e9rence.<\/p>\n<p>La morale, cependant, va, elle aussi, bient\u00f4t perdre du terrain. D\u00e9j\u00e0, Richelieu comme Mazarin, pourtant repr\u00e9sentants de l&#8217;Eglise, n&#8217;avaient gu\u00e8re montr\u00e9 de scrupules \u00e0 puiser dans les caisses de l&#8217;\u00e9tat. Rappelons que la fortune du dernier \u00e9tait estim\u00e9e, \u00e0 sa mort, \u00e0 40 millions de livres, soit la moiti\u00e9 du budget de la France en 1661 (Marseille, X, 1997 : 81). Mais surtout, dans les \u00e9crits m\u00eame de Franklin, l&#8217;on voit bien que l&#8217;apparence de l&#8217;honn\u00eatet\u00e9, si elle rend les m\u00eames services que celle-ci, est amplement suffisante \u00ab et qu&#8217;un surplus inutile de vertu \u00bb n&#8217;est en fait qu&#8217;une \u00ab d\u00e9pense improductive et condamnable \u00bb (Weber, 2000 : 91). Il conseille, par exemple, dans son autobiographie non pas d&#8217;\u00eatre humble mais d&#8217;avoir une \u00ab apparence \u00bb d&#8217;humilit\u00e9. Nous le voyons, la morale n&#8217;a plus qu&#8217;une fonction pratique. Elle donne confiance aux potentiels clients et permet donc de s&#8217;enrichir. L&#8217;important n&#8217;est plus d&#8217;\u00eatre \u00e9thiquement irr\u00e9prochable mais de le para\u00eetre. Les successeurs de Franklin s&#8217;embarrasseront encore moins de scrupules. Seuls bient\u00f4t importeront la r\u00e9ussite commerciale, la conqu\u00eate de nouveaux march\u00e9s, l&#8217;enrichissement personnel. Ce n&#8217;est \u00e9videmment pas un hasard si en 1776, dans ses <em>Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations<\/em>, Adam Smith th\u00e9orise justement le fait de suivre uniquement son int\u00e9r\u00eat personnel.<\/p>\n<p>Les dictionnaires t\u00e9moignent de cette \u00e9volution. Nous y d\u00e9tectons une h\u00e9sitation constante entre approche morale ou amorale de l&#8217;argent. Dans la premi\u00e8re \u00e9dition du <em>Dictionnaire de l&#8217;Acad\u00e9mie<\/em>, la d\u00e9finition de \u00ab valeur \u00bb n&#8217;est plus par exemple, comme dans le Fureti\u00e8re, \u00ab Estimation d&#8217;une chose \u00e0 son juste prix \u00bb mais \u00ab Prix d&#8217;une chose, ce qu&#8217;elle vaut. \u00bb Dans ce m\u00eame dictionnaire, plusieurs des exemples confirment la remise en cause du concept de \u00ab juste prix \u00bb : \u00ab <em>Les vins ne sont point en valeur. Les perles, les diamans ne sont point presentement en valeur \u00bb<\/em>. L&#8217;adverbe \u00ab pr\u00e9sentement \u00bb en dit long sur l&#8217;\u00e9volution en cours. Pourtant dans la troisi\u00e8me \u00e9dition du <em>Dictionnaire de l&#8217;Acad\u00e9mie<\/em> (1740), nous pouvons observer un retour inattendu \u00e0 la conception morale : \u00ab Valeur. s. f. Ce que vaut une chose suivant la juste estimation qu&#8217;on en peut faire \u00bb. Ce \u00ab retour en arri\u00e8re \u00bb s&#8217;explique peut-\u00eatre par l&#8217;affaire Law qui fut un v\u00e9ritable choc \u00e9motionnel et sembla donner raison aux partisans d&#8217;une moralisation \u00e9conomique et d&#8217;un retour aux bonnes vieilles pratiques de jadis, mais il est surtout le sympt\u00f4me d&#8217;une p\u00e9riode de transition. <em>L&#8217;Encyclop\u00e9die<\/em> de Diderot et d&#8217;Alembert, plus que tout autre dictionnaire, synth\u00e9tise les tendances en pr\u00e9sence. D&#8217;une part, puisque le long article de Jaucourt est sous l&#8217;\u00e9tiquette \u00ab valeur, prix. (Synonym.) \u00bb, \u00ab valeur \u00bb devient explicitement et officiellement synonyme de \u00ab prix \u00bb, ce qui tend \u00e0 faire dispara\u00eetre toute dimension morale et cela d&#8217;autant plus que les principes m\u00e9di\u00e9vaux du juste prix semblent dans certains passages totalement battus en br\u00e8che : \u00ab La <em>valeur <\/em>est la regle du <em>prix<\/em>, mais une regle assez incertaine, &amp; qu&#8217;on ne suit pas toujours \u00bb. Mais, d&#8217;autre part, cet article commence par une mise au point qui cherche \u00e0 pr\u00e9ciser ce qui diff\u00e9rencie les deux concepts de valeur et de prix et qui montre, implicitement, que la premi\u00e8re est moralement bien sup\u00e9rieure \u00e0 la seconde : \u00ab le m\u00e9rite des choses en elles-m\u00eames en fait la <em>valeur <\/em>&amp; l&#8217;estimation en fait le <em>prix<\/em> \u00bb, \u00ab De deux choses celle qui est d&#8217;une plus grande <em>valeur<\/em>, vaut mieux, &amp; celle qui est d&#8217;un plus grand <em>prix<\/em>, vaut plus. \u00bb<\/p>\n<p>Il faut en fait attendre le XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle pour assister \u00e0 la mort du \u00ab juste prix \u00bb. Bescherelle puis Littr\u00e9 expliquent en effet que la valeur est la \u00ab Qualit\u00e9 relative des objets en vertu de laquelle on obtient, en \u00e9change de l&#8217;un, une plus ou moins grande quantit\u00e9 de l&#8217;autre. \u00bb Et surtout le <em>Grand dictionnaire universel du XIX<\/em><em><sup>e<\/sup><\/em><em> si\u00e8cle <\/em>de Larousse (1866-1877) dit explicitement qu&#8217; \u00ab Il n&#8217;y a pas de mesure absolue de la valeur. La valeur d&#8217;usage des choses n&#8217;est rien de plus que la somme des satisfactions positives qu&#8217;elles peuvent donner \u00e0 celui qui les consomme. \u00bb<\/p>\n<h3>\u00ab Vitesse de croisi\u00e8re \u00bb<\/h3>\n<p>Les vannes sont ouvertes, plus rien ne s&#8217;oppose au capitalisme moderne. Id\u00e9ologiquement, la bourgeoisie est en train de l&#8217;emporter. M\u00eame les plus id\u00e9alistes font all\u00e9geance au nouveau Dieu : \u00ab Oh ! argent que j&#8217;ai tant m\u00e9pris\u00e9 tu as pourtant ton m\u00e9rite ; source de libert\u00e9, tu arranges mille choses dans notre existence \u00bb (Marseille, XIV, 1997 : 82) s&#8217;exclame par exemple Chateaubriand. Le pouvoir ne tarde pas non plus \u00e0 s&#8217;incliner : Louis Philippe, roi bourgeois par excellence, s&#8217;entoure de ministres banquiers (Laffitte puis Perier) et, en 1867, une loi stipule que \u00ab l&#8217;autorit\u00e9 ne doit point se m\u00ealer aux transactions priv\u00e9es \u00bb (Marseille, XV, 1997 : 51). L&#8217;interventionnisme \u00e9tatique \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 fustig\u00e9 dans <em>L&#8217;Encyclop\u00e9die<\/em> : \u00ab bien que dans les lieux o\u00f9 elles [les monnaies] ont \u00e9t\u00e9 fabriqu\u00e9es, &amp; o\u00f9 l&#8217;autorit\u00e9 souveraine leur donne cours, elles soient port\u00e9es dans le commerce sur un pi\u00e9 bien plus fort ; mais c&#8217;est un mal de plus dans l&#8217;\u00e9tat. (D. J.) \u00bb Au XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, le ph\u00e9nom\u00e8ne prend plus d&#8217;ampleur que jamais. Un dictionnaire comme le Trousset consacre par exemple 46 lignes aux imp\u00f4ts :<\/p>\n<blockquote>\n<p>\u00ab Les divers imp\u00f4ts qui <strong>frappent<\/strong> les valeurs mobili\u00e8res \u00bb, \u00ab auxquels sont <strong>assujettis<\/strong> les titres d&#8217;action \u00bb, \u00ab 3\u00b0 l&#8217;imp\u00f4t sur le revenu, \u00e9tabli par la loi du 19 juin 1872 et qui <strong>frappe<\/strong> <strong>chaque ann\u00e9e <\/strong>[\u0085] <strong>et <\/strong>[\u0085]<strong> et <\/strong>[\u0085] s&#8217;applique<strong> aussi<\/strong> [\u0085] Il <strong>frappe<\/strong> en outre sur [\u0085]<a href=\"#_ftn30\">[30]<\/a> \u00bb.<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Les connotations p\u00e9joratives omnipr\u00e9sentes, les r\u00e9p\u00e9titions du verbe \u00ab frapper \u00bb et le polysynd\u00e8te final ne laissent gu\u00e8re planer de doute sur le point de vue du r\u00e9dacteur. Notons au passage que nous avons l\u00e0 une nouvelle confirmation que la libert\u00e9 est une valeur premi\u00e8re du paradigme. Adams Smith fera d&#8217;ailleurs de cette th\u00e9matique le c\u0153ur de l&#8217;Economie classique. R\u00e9musat synth\u00e9tisera : \u00ab Soyons laborieux pour devenir citoyens et riches pour \u00eatre libres \u00bb (Marseille, XV, 1997 : 67).<\/p>\n<p>En toute coh\u00e9rence, Guizot lance en 1843 devant l&#8217;Assembl\u00e9e son c\u00e9l\u00e8bre \u00ab Enrichissez-vous \u00bb. La recherche du profit devient le principal moteur et objectif de la soci\u00e9t\u00e9. Les dictionnaires se ressentent de ce mot d&#8217;ordre. Les exemples ajout\u00e9s dans la sixi\u00e8me \u00e9dition du <em>Dictionnaire de l&#8217;Acad\u00e9mie<\/em> montrent que l&#8217;utile et le rentable sont en train de devenir les ma\u00eetres mots : \u00ab <em>Il a augment\u00e9, doubl\u00e9, tripl\u00e9 la valeur de ce bien par une meilleure culture. Ce qui donne le plus de valeur \u00e0 cette terre, ce sont les bois qu&#8217;elle contient. \u00bb<\/em> <em>Le Grand dictionnaire universel<\/em> de Larousse propose, quant \u00e0 lui, un v\u00e9ritable cours pour expliquer dans quels cas une production est \u00e9conomiquement justifi\u00e9e ou non. Une dizaine d&#8217;ann\u00e9es plus tard, Le <em>Nouveau dictionnaire encyclop\u00e9dique illustr\u00e9 <\/em>de Trousset donne m\u00eame des conseils pour n\u00e9gocier les valeurs mobili\u00e8res et pour recouvrer des valeurs perdues. Tout y est : le d\u00e9lai (\u00ab trois mois \u00bb), l&#8217;interlocuteur \u00e0 saisir (\u00ab l&#8217;huissier \u00bb), les \u00e9l\u00e9ments \u00e0 notifier (\u00ab le nombre, la valeur nominale, le num\u00e9ro et la s\u00e9rie des titres perdus \u00bb) et m\u00eame le prix de l&#8217;insertion (\u00ab 50 centimes par num\u00e9ro de valeur \u00bb). Boucicaut symbolise \u00e0 lui tout seul cette \u00e9volution. Simple petit vendeur, il devient, avec sa femme, simple blanchisseuse, le grand patron du Bon March\u00e9. L&#8217;aristocratie fait place \u00e0 la m\u00e9ritocratie. Le suffrage censitaire en est une preuve vivante. Seul l&#8217;avis de ceux qui ont r\u00e9ussi \u00ab vaut \u00bb quelque chose. Seuls ceux qui sont utiles \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9 \u00ab m\u00e9ritent \u00bb de voter.<\/p>\n<p>Conform\u00e9ment \u00e0 la remarque de Weber, le capitalisme \u00ab exige [\u0085] des outils de travail technique aux effets calculables \u00bb (2000 : 62), rationalisation et th\u00e9orisation accompagnent le mouvement. Au fur et \u00e0 mesure des ouvrages, la dimension scientifique se fait de plus en plus sentir. Dans <em>L&#8217;Encyclop\u00e9die<\/em>, elle n&#8217;appara\u00eet que par le biais d&#8217;acceptions non p\u00e9cuniaires. On a juste droit \u00e0 un petit article d&#8217;hydraulique sur \u00ab la valeur des eaux \u00bb dans lequel on apprend tout de m\u00eame qu&#8217;\u00ab un muid d&#8217;eau contient 288 pintes mesure de Paris, &amp; qu&#8217;on peut l&#8217;\u00e9valuer \u00e0 8 pi\u00e9s cubes valant chacun 36 pintes 8<sup>e<\/sup> de 288 \u00bb. Dans le Bescherelle, les extraits \u00e9voquant la valeur p\u00e9cuniaire sont suivis par un tr\u00e8s long d\u00e9veloppement math\u00e9matique. Cette juxtaposition est d\u00e9j\u00e0 en soi proph\u00e9tique. Elle annonce le rapprochement entre les deux domaines qu&#8217;op\u00e9rera, une vingtaine d&#8217;ann\u00e9es plus tard, dans ses <em>El\u00e9ments d&#8217;\u00e9conomie th\u00e9orique pure ou th\u00e9orie de la richesse sociale<\/em>, Walras, le p\u00e8re de la micro-\u00e9conomie<em>.<\/em> Dans le Larousse, la messe est dite : \u00ab Pour r\u00e9soudre les questions importantes qui se rattachent \u00e0 la valeur des choses, la <strong>science traditionnelle<a href=\"#_ftn31\">[31]<\/a><\/strong> nous offre deux th\u00e9ories bien connues \u00bb. La d\u00e9marche se revendique haut et fort comme logique : \u00ab L&#8217;existence de ce prix moyen est un fait qui, comme tout autre fait, a une cause ou une raison d&#8217;\u00eatre \u00bb. Le lexique est celui des math\u00e9matiques : \u00ab nous d\u00e9composerons le prix de chaque chose en plusieurs parties [\u0085]. Par l\u00e0 nous arriverons \u00e0 une autre th\u00e9orie, \u00e0 une autre formule, celle des frais de production. \u00bb De v\u00e9ritables lois apparaissent : \u00ab le prix est en raison inverse de l&#8217;offre et en raison directe de la demande \u00bb.<\/p>\n<p>Un des exemples ajout\u00e9s dans la sixi\u00e8me \u00e9dition du <em>Dictionnaire de l&#8217;Acad\u00e9mie<\/em> m\u00e9rite aussi notre attention : \u00ab <em>La valeur de cette marchandise est fond\u00e9e sur sa raret\u00e9 \u00bb<\/em>. Nous avons l\u00e0 un raccourci annonciateur d&#8217;une nouvelle orientation de la pens\u00e9e : l&#8217;analyse abstraite des facteurs intervenant dans la variation des prix. Avec Adams Smith, Ricardo, Say, etc. nous passons en effet de l&#8217;\u00e2ge de la pratique empirique \u00e0 l&#8217;\u00e2ge de la conceptualisation th\u00e9orique. Toute une r\u00e9flexion se met en place sur ce qui fait la valeur de telle ou telle marchandise. Le <em>Dictionnaire national ou dictionnaire universel de la langue fran\u00e7aise <\/em>de Bescherelle en est encore une fois un parfait \u00e9cho. S&#8217;appuyant sur Condillac, il fonde d&#8217;abord la valeur des choses sur \u00ab leur utilit\u00e9, ou, ce qui revient au m\u00eame, sur l&#8217;usage que nous en pouvons faire. (Id.) La valeur des choses est fond\u00e9e sur le besoin. (Id.) \u00bb. Il reprend et d\u00e9veloppe ensuite l&#8217;influence de la raret\u00e9 sur la valeur :<\/p>\n<blockquote>\n<p>\u00ab Dans un lieu aride, un verre d&#8217;eau peut avoir une tr\u00e8s grande valeur ; sur le bord d&#8217;une rivi\u00e8re, il n&#8217;en a presque aucune. (Id.) L&#8217;industrie donne de la valeur \u00e0 quantit\u00e9 de productions qui sans elle n&#8217;en auraient pas. (Id.) La valeur de ces pierres brillantes, qui de tout temps ont \u00e9t\u00e9 regard\u00e9es comme des ornements pr\u00e9cieux, n&#8217;est fond\u00e9e que sur leur raret\u00e9 et sur leur \u00e9clat \u00e9blouissant. (Id.) Le cuivre, l&#8217;argent et l&#8217;or, qu&#8217;on emploie dans les monnaies, ont, comme toutes les marchandises, une valeur fond\u00e9e sur leur utilit\u00e9 ; et cette valeur augmente ou diminue \u00e0 proportion qu&#8217;on les juge plus rares ou plus abondantes. (Id.) \u00bb<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Les remarques ci-dessus et surtout l&#8217;exemple de l&#8217;eau pr\u00e9figurent \u00e9tonnamment la \u00ab fonction d&#8217;utilit\u00e9 marginale d\u00e9croissante \u00bb des \u00e9conomistes marginalistes. Le <em>Grand dictionnaire universel du XIX<\/em><em><sup>e<\/sup><\/em><em> si\u00e8cle<\/em> de Larousse va encore plus loin puisque non seulement il cite explicitement le p\u00e8re de l&#8217;\u00e9conomie moderne (\u00ab Pour la trouver nous allons suivre la voie trac\u00e9e par Adam Smith dans le sixi\u00e8me chapitre de son livre sur la richesse des nations \u00bb) mais contient une v\u00e9ritable bibliographie : \u00ab <em>Le Trait\u00e9 d&#8217;\u00e9conomie politique <\/em>de J.B Say ; les <em>\u008cuvres <\/em>de Ricardo ; Dumesnil-Marigny, <em>Cat\u00e9chisme d&#8217;\u00e9conomie politique ; <\/em>J. A. Langlois, <em>l&#8217;Homme et la R\u00e9volution.<\/em> \u00bb La pens\u00e9e \u00e9conomique est n\u00e9e et marque de son sceau les dictionnaires.<\/p>\n<p>Autre signe r\u00e9v\u00e9lateur, d\u00e8s le premier quart du si\u00e8cle, le paradigme s&#8217;institutionnalise. Il a droit \u00e0 son temple : le palais de la Bourse. Comme l&#8217;\u00e9crit Dumas, celui-ci devient \u00ab ce qu&#8217;\u00e9tait la cath\u00e9drale au Moyen Age \u00bb. \u00ab Alors qu&#8217;en 1851, on y cotait 118 valeurs pour un montant global de 11 milliards, en 1869, on en cote 307 pour un volume de 35 milliards \u00bb (Marseille, XV, 1997 : 51).<\/p>\n<p>Suivant les pr\u00e9conisations de Saint-Simon, Napol\u00e9on III, en favorisant l&#8217;investissement, donne encore plus d&#8217;ampleur au ph\u00e9nom\u00e8ne. Posant les fondements de l&#8217;armature bancaire moderne, le Cr\u00e9dit foncier est fond\u00e9 en 1852, le Cr\u00e9dit Industriel et Commercial en 1859, le Cr\u00e9dit Lyonnais en 1863, la Soci\u00e9t\u00e9 G\u00e9n\u00e9rale en 1864. L&#8217;usage de la monnaie de papier puis du ch\u00e8que est introduit par une loi en 1865. En conformit\u00e9 avec tout ce qui pr\u00e9c\u00e8de, le fonctionnement de la Bourse est \u00e9voqu\u00e9 ou m\u00eame d\u00e9velopp\u00e9 dans le Trousset (1886), dans le Hatzfeld, Darmesteter, Thomas, (1871-1888) ou dans la huiti\u00e8me \u00e9dition du <em>Dictionnaire de l&#8217;Acad\u00e9mie<\/em> (1932).<\/p>\n<p>Weber insiste aussi sur le fait que la rationalisation du capitalisme s&#8217;est mat\u00e9rialis\u00e9e par \u00ab une juridiction aux effets calculables et une administration r\u00e9gie par des r\u00e8gles formalis\u00e9es \u00bb (2000 : 62). Dans les dictionnaires, cette dimension judiciaire et administrative, appara\u00eet, nous l&#8217;avons vu, d\u00e8s le Fureti\u00e8re. Elle se confirme plus que jamais au XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle. Nous apprenons par exemple dans le Bescherelle (1856) que \u00ab Les mots <em>valeur re\u00e7ue <\/em>ne sont pas suffisants d&#8217;apr\u00e8s la jurisprudence ; il faut ajouter ceux-ci : <em>en esp\u00e8ces, en marchandises, en compte <\/em>ou tous autres \u00e9quivalents \u00bb. Un peu plus tard, le Littr\u00e9, en abordant \u00ab la valeur-papier \u00bb, fait explicitement r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 l&#8217;administration des postes. Quant au Trousset, non seulement il contient des formules juridiques du type \u00ab la date du dit exploit \u00bb mais il se r\u00e9f\u00e8re constamment au code du commerce et \u00e0 la jurisprudence la plus r\u00e9cente :<\/p>\n<blockquote>\n<p>\u00ab Les valeurs mobili\u00e8res, admises \u00e0 la cote journali\u00e8re de la bourse, ne peuvent \u00eatre n\u00e9goci\u00e9es valablement que par l&#8217;interm\u00e9diaire des agents de change. Ce monopole est fond\u00e9 sur l&#8217;article 76 du Code de commerce, et il est confirm\u00e9 par la jurisprudence, notamment par un arr\u00eat de la cour de cassation du 1<sup>er<\/sup> juillet 1885 (Aff. Force et Pelletier) \u00bb.<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Les dictionnaires refl\u00e8tent aussi parfaitement la sp\u00e9cialisation et la technicisation progressives du nouveau paradigme. D\u00e8s <em>L&#8217;Encyclop\u00e9die<\/em>, par exemple, l&#8217;acception p\u00e9cuniaire se subdivise en sous-rubriques de plus en plus pr\u00e9cises (\u00ab <em>Comm.<\/em> \u00bb, \u00ab <em>terme de lettre-de-change<\/em> \u00bb, \u00ab <em>Monnoie<\/em> \u00bb) et les d\u00e9finitions commencent \u00e0 se condenser, \u00e0 se conceptualiser. A titre d&#8217;exemple, alors que, comme nous l&#8217;avons dit, la \u00ab non-valeur \u00bb \u00e9tait d\u00e9finie dans la premi\u00e8re \u00e9dition du <em>Dictionnaire de l&#8217;Acad\u00e9mie<\/em> comme \u00ab Certaines parties des tailles ou autres impositions qu&#8217;on n&#8217;a p\u00fb lever \u00bb, elle devient dans cet ouvrage : \u00ab une dette non exigible par l&#8217;insolvabilit\u00e9 du d\u00e9biteur \u00bb. Nous avons aussi droit \u00e0 tout un article sur la \u00ab Valeur intrins\u00e8que \u00bb. La sixi\u00e8me \u00e9dition du <em>Dictionnaire de l&#8217;Acad\u00e9mie<\/em> embo\u00eete le pas. Par rapport aux pr\u00e9c\u00e9dentes \u00e9ditions, un article sur les valeurs nominale, r\u00e9elle ou intrins\u00e8que de la monnaie a \u00e9t\u00e9 ajout\u00e9 et la technicisation se poursuit par un \u00e9largissement du lexique sp\u00e9cialis\u00e9 (\u00ab valeurs mortes \u00bb, \u00ab Valeurs fictives \u00bb, \u00ab valeurs en compte \u00bb). M\u00eame constat dans le <em>Grand dictionnaire universel du XIX<\/em><em><sup>e<\/sup><\/em><em> si\u00e8cle<\/em> de Larousse (1866-1877) o\u00f9 de nouveaux concepts surgissent (\u00ab valeur v\u00e9nale \u00bb, \u00ab valeur n\u00e9gative \u00bb, valeur positive \u00bb, \u00ab valeur de travail \u00bb, \u00ab valeur d&#8217;usage \u00bb, etc.) et o\u00f9 un techno-langage \u00e9conomique semble m\u00eame se mettre en place. L&#8217;exemple traditionnel de la 1<sup>\u00e8re<\/sup> \u00e9dition du <em>Dictionnaire de l&#8217;Acad\u00e9mie<\/em> \u00ab Cette terre est en valeur \u00bb y est par exemple d\u00e9fini par \u00ab Etat de production en parlant des biens de la terre \u00bb. Nous pourrions tenir les m\u00eames propos pour le Littr\u00e9 qui s&#8217;appuyant sur un ouvrage de vulgarisation de l&#8217;\u00e9poque (<em>la Banque rendue facile<\/em> de P. Giraudeau) distingue : \u00ab 1\u00b0 valeur re\u00e7ue comptant 2\u00b0 valeur en compte ; 3\u00b0 valeur en marchandises ; 4\u00b0 valeur en moi-m\u00eame ; 5\u00b0 rarement valeur entendue \u00bb.<\/p>\n<p>La sixi\u00e8me \u00e9dition du <em>Dictionnaire de l&#8217;Acad\u00e9mie <\/em>contient, quant \u00e0 elle, une nouveaut\u00e9 de taille confirmant la sp\u00e9cialisation du paradigme. Pour la premi\u00e8re fois, nous y relevons une lexie promise \u00e0 un long avenir : \u00ab Valeur en termes de Banques et d&#8217;<strong>Economie<\/strong><a href=\"#_ftn32\">[32]<\/a> politique \u00bb. Il faudra cependant attendre le Bescherelle, soit encore une vingtaine d&#8217;ann\u00e9es, pour voir appara\u00eetre une rubrique intitul\u00e9e \u00ab Econ. polit. \u00bb.<\/p>\n<p>Int\u00e9grant la pens\u00e9e de ces auteurs, le Larousse d\u00e9finit alors la lexie \u00ab valeur \u00bb comme aucun autre dictionnaire ne l&#8217;avait os\u00e9 auparavant. Le \u00ab Ce que vaut une chose, suivant la juste estimation qu&#8217;on en peut faire \u00bb de la sixi\u00e8me \u00e9dition du <em>Dictionnaire de l&#8217;Acad\u00e9mie<\/em> devient \u00ab Prix qu&#8217;on attache \u00e0 une chose, \u00e0 une personne, en raison de son utilit\u00e9 \u00bb. Non seulement \u00ab valeur \u00bb est devenu pleinement et totalement synonyme de \u00ab prix \u00bb mais pour la premi\u00e8re fois \u00ab prix \u00bb est associ\u00e9 \u00e0 \u00ab personne \u00bb. La vie humaine est \u00e0 son tour marchandis\u00e9e. Nous retrouvons l&#8217;id\u00e9ologie qui \u00e9tait larv\u00e9e derri\u00e8re le suffrage censitaire : les hommes, selon leur utilit\u00e9, ont plus ou moins de valeur. Quelques lignes plus loin, m\u00eame si la tonalit\u00e9 humoristique permet de garder encore un peu de distance avec les propos tenus, une citation de Mme Necker conduit \u00e0 une vision du monde avoisinante : \u00ab Les hommes sont comme les monnaies, il faut les prendre pour leur valeur, quelle que soit leur empreinte \u00bb. Si l&#8217;on ajoute \u00e0 cela le \u00ab Toute valeur na\u00eet du travail \u00bb de Proudhon qui suit, il n&#8217;est pas difficile de deviner que Ricardo et sa \u00ab loi de la valeur travail \u00bb sont pass\u00e9s par l\u00e0. La valeur d&#8217;une marchandise ne d\u00e9pend plus de sa raret\u00e9 ou du d\u00e9sir personnel du consommateur mais de la quantit\u00e9 de travail directe et indirecte qu&#8217;il a fallu pour produire cette marchandise. Certes des citations de Rousseau et de Dumouriez nuancent le propos mais toute la r\u00e9flexion qui suit sur la rentabilit\u00e9 qui exige un \u00ab prix de revient, exprim\u00e9 en peines ou en efforts \u00bb, inf\u00e9rieur \u00e0 la valeur d&#8217;usage et sur le travail qui constitue \u00ab relativement \u00e0 la valeur d&#8217;usage une v\u00e9ritable valeur n\u00e9gative \u00bb prouve que ce qui n&#8217;\u00e9tait que moyen est devenu fin. Ce n&#8217;est plus le march\u00e9 qui sert \u00e0 satisfaire les besoins mat\u00e9riels des hommes mais les hommes qui servent \u00e0 satisfaire l&#8217;app\u00e9tit insatiable du march\u00e9. Balayant sur son passage mauvaise conscience religieuse et scrupules moraux, \u00ab l&#8217;utopie du march\u00e9 autor\u00e9gulateur<a href=\"#_ftn33\">[33]<\/a>\u00bb triomphe et ce n&#8217;est \u00e9videmment pas un hasard si les dates que Polanyi propose pour d\u00e9limiter cette p\u00e9riode (1830-1930) correspondent parfaitement \u00e0 celles des dictionnaires que nous sommes en train d&#8217;analyser. Les cons\u00e9quences de cette marchandisation g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e seront \u00e9normes. Calvin estimait que le \u00ab peuple \u00bb devait \u00eatre maintenu en \u00e9tat de pauvret\u00e9 pour rester ob\u00e9issant \u00e0 Dieu. Les n\u00e9gociants hollandais s\u00e9cularis\u00e8rent sa pens\u00e9e en affirmant que les hommes ne travaillent bien que sous la contrainte. Le nouveau paradigme s&#8217;accapare sans complexe la pens\u00e9e des uns et des autres : payer trop cher un salari\u00e9, c&#8217;est lui enlever une bonne part de sa contrainte et donc l&#8217;inciter \u00e0 moins travailler (Weber, 2000 : 296). Le prol\u00e9tariat est n\u00e9.<\/p>\n<h3>\u00ab Turbulences \u00bb ?<\/h3>\n<p>En cette fin du XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, tout semble donc s&#8217;acheter y compris, comme le montre le Littr\u00e9, ce qui dans la tradition jud\u00e9o-chr\u00e9tienne se devait par excellence d&#8217;\u00eatre gratuit, le service : \u00ab La valeur doit \u00eatre d\u00e9finie le rapport qui s&#8217;\u00e9tablit par l&#8217;\u00e9change entre deux ou divers produits ou services, LEVASSEUR, <em>Cours d&#8217;Econom. <\/em>P. 47 \u00bb M\u00eame constat pour l&#8217;immat\u00e9riel : \u00ab Valeur intellectuelle, morale, prix qu&#8217;on attache \u00e0 une chose intellectuelle, morale \u00bb. Cependant, le sens figur\u00e9 qui peut ici \u00eatre donn\u00e9 \u00e0 la lexie \u00ab prix \u00bb annonce une inflexion que confirme quelques lignes plus haut une citation de Condillac : \u00ab On voit que si l&#8217;art de mettre en valeur les terres avait fait les m\u00eames progr\u00e8s que l&#8217;art de mettre l&#8217;argent en valeur, nos laboureurs ne seraient pas aussi mis\u00e9rables qu&#8217;ils le sont. CONDIL. <em>Comm gouv. <\/em>I, 17 \u00bb Certes cette citation montre que l&#8217;argent a pour les sp\u00e9culateurs bien plus de \u00ab valeur \u00bb que le bien-\u00eatre des laboureurs mais elle r\u00e9v\u00e8le aussi que l&#8217;\u00e9nonciateur est scandalis\u00e9 par cet \u00e9tat de fait. Nous retrouvons ce m\u00eame refus de l&#8217;\u00e9conomique pur dans le dernier exemple de la huiti\u00e8me acception : \u00ab <em>En fait de sentiments, ce qui peut \u00eatre \u00e9valu\u00e9 n&#8217;a pas de valeur, <\/em>CHAMFORT, <em>Max et pens. VI.<\/em> \u00bb.<\/p>\n<p>Autre signe de vacillement, dans le <em>Dictionnaire g\u00e9n\u00e9ral de la langue fran\u00e7aise<\/em> d&#8217;Hatzfeld, Darmesteter et Thomas (1871-1888), le paradigme que nous sommes en train d&#8217;\u00e9tudier n&#8217;occupe plus la premi\u00e8re place mais la seconde. Enfin, dans la huiti\u00e8me \u00e9dition du <em>Dictionnaire de l&#8217;Acad\u00e9mie, <\/em>(1932), contre toute attente, r\u00e9appara\u00eet mot pour mot la d\u00e9finition de l&#8217;\u00e9dition de 1832 o\u00f9 \u00ab valeur \u00bb n&#8217;est pas associ\u00e9 \u00e0 \u00ab prix \u00bb mais \u00e0 \u00ab <strong>juste<a href=\"#_ftn34\">[34]<\/a><\/strong> estimation \u00bb. Quant \u00e0 la rubrique \u00ab banque et \u00e9conomie politique \u00bb, loin de tr\u00f4ner en d\u00e9but d&#8217;article, elle suit deux d\u00e9veloppements sur les math\u00e9matiques et la musique. Comment comprendre ces inflexions ? Certes par la prise de conscience de l&#8217;ali\u00e9nation du prol\u00e9tariat, par l&#8217;influence de la pens\u00e9e de Fourier, Saint-Simon, Proudhon, Marx, par les textes d&#8217;Hugo, de Zola et bien d&#8217;autres, par les sarcasmes de Flaubert et de Rimbaud, par le scandale de Panama, par la faillite de l&#8217;emprunt russe, par les r\u00e9flexions de Veblen<a href=\"#_ftn35\">[35]<\/a> sur la vie de la classe oisive, par celles de Simmel<a href=\"#_ftn36\">[36]<\/a> sur la dissolution des valeurs que peut entra\u00eener l&#8217;argent, par le nouveau lib\u00e9ralisme de John Stuart Mill, par ce que les \u00e9conomistes ont appel\u00e9 \u00ab le fordisme \u00bb, par la r\u00e9volution de 1917 mais aussi par la mont\u00e9e en puissance d&#8217;un troisi\u00e8me paradigme qui d&#8217;ailleurs n&#8217;est pas sans lien avec tous les faits pr\u00e9cit\u00e9s.<\/p>\n<h2>III) LE PARADIGME DEMOCRATIQUE<\/h2>\n<h3>\u00ab D\u00e9marrage \u00bb du paradigme<\/h3>\n<p>Nous pouvons peut-\u00eatre d\u00e9celer des traces de ce nouveau paradigme d\u00e8s le Fureti\u00e8re dans lequel nous pouvons lire, \u00ab Se dit aussi de tout autre estimation que celle de l&#8217;argent \u00bb et cela d&#8217;autant plus que cette distinction entre valeur p\u00e9cuniaire et valeur non p\u00e9cuniaire est accentu\u00e9e par la pr\u00e9sentation typographique. Cependant, les remarques d\u00e9finitoires r\u00e9v\u00e8lent un flottement ind\u00e9niable et ram\u00e8nent assez rapidement au p\u00e9cuniaire : \u00ab On dit [\u0085] qu&#8217;une chose est en <em>valeur<\/em>, pour dire qu&#8217;on la vend bien. \u00bb A cause de la polys\u00e9mie de l&#8217;adjectif, le paragraphe qui suit est tout aussi ambigu : \u00ab se dit absolument pour signifier ce qui est pr\u00e9cieux \u00bb. S&#8217;y m\u00e9langent, sans qu&#8217;il soit v\u00e9ritablement possible de les s\u00e9parer, dimension p\u00e9cuniaire et dimension artistique : \u00ab On luy a pris un diamant <em>de valeur<\/em>. Il a des meubles de valeur. Tous les tableaux de ce cabinet sont de <em>valeur<\/em> \u00bb. Dans la premi\u00e8re \u00e9dition du <em>Dictionnaire de l&#8217;Acad\u00e9mie<\/em> est aussi pr\u00e9sent, en avant derni\u00e8re position, juste avant la lexie \u00ab non valeur \u00bb, un d\u00e9veloppement qui ne se relie vraiment que tr\u00e8s indirectement au paradigme bourgeois : \u00ab se dit aussi, De l&#8217;estimation qu&#8217;on fait \u00e0 peu pr\u00e8s de quelque espace de lieu ou de temps, &amp; de quelqu&#8217;autre chose que ce soit. <em>Nous avons fait en nous promenant la valeur de deux lieu\u00ebs, il n&#8217;a pas est\u00e9 \u00e0 l&#8217;Eglise la valeur d&#8217;une heure, il n&#8217;a beu la valeur d&#8217;un verre de vin<\/em> \u00bb. La distance, le temps, la contenance ont des valeurs. Autrement dit, un \u00e9l\u00e9ment mat\u00e9riel ou immat\u00e9riel peut avoir une valeur en soi. Cependant, comme dans le dictionnaire pr\u00e9c\u00e9dent, les ind\u00e9finis \u00ab quelque espace \u00bb, \u00ab quelqu&#8217;autre chose \u00bb montrent bien que nous sommes encore au royaume de l&#8217;impr\u00e9cision et de l&#8217;approximation. Elargissement du paradigme bourgeois, av\u00e8nement d&#8217;un nouveau paradigme, m\u00e9lange de ces deux paradigmes ? Il est bien difficile de faire objectivement la part des choses.<\/p>\n<p>C&#8217;est pourquoi le v\u00e9ritable acte de naissance du nouveau paradigme nous semble plut\u00f4t se trouver dans la troisi\u00e8me \u00e9dition du <em>Dictionnaire de l&#8217;Acad\u00e9mie <\/em>(1740) o\u00f9 deux acceptions totalement nouvelles apparaissent :<\/p>\n<blockquote>\n<p>\u00ab En musique, on appelle, <em>Valeur, <\/em>La dur\u00e9e que doit avoir chaque note relativement \u00e0 la figure. <em>La valeur d&#8217;une blanche est la double valeur d&#8217;une noire.<\/em><\/p>\n<p>Il se dit aussi, en parlant De la juste signification des termes suivant l&#8217;usage re\u00e7\u00fb. <em>Cet homme n&#8217;entend pas la valeur des termes dont il se sert. <\/em>\u00bb<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Certes, ces deux d\u00e9finitions sont en fin d&#8217;article mais si l&#8217;on ajoute le fait qu&#8217;elles se suivent et pr\u00e9c\u00e8dent celle sur la distance, le temps et la contenance, nous voyons qu&#8217;un nouvel ensemble coh\u00e9rent est en train de se cr\u00e9er. En effet, \u00e0 chaque fois, les \u00e9l\u00e9ments d\u00e9sign\u00e9s tirent leur valeur d&#8217;eux-m\u00eames. La valeur que l&#8217;on peut induire de ces acceptions n&#8217;est ni le courage, ni la fiert\u00e9, ni la distinction. Elle n&#8217;est pas plus le rentable, l&#8217;utile ou le s\u00e9rieux mais plut\u00f4t une valeur que l&#8217;on pourrait qualifier d&#8217;intrins\u00e8que. Le fait que ce nouvel ensemble occupe dix-sept lignes sur quarante et une preuve que le ph\u00e9nom\u00e8ne observ\u00e9 n&#8217;est pas qu&#8217;anecdotique. Pour rappel, dans ce m\u00eame dictionnaire, le paradigme f\u00e9odalo-aristocratique n&#8217;a d\u00e9j\u00e0 plus droit qu&#8217;\u00e0 six lignes.<\/p>\n<p>Pour bien comprendre ce qui est en train de se passer, il est n\u00e9cessaire de mettre en parall\u00e8le ces nouvelles acceptions et les \u00e9crits de Shaftesbury et Hutcheson, \u00e9crits qui, comme le fait remarquer Todorov, vont g\u00e9n\u00e9rer quelques ann\u00e9es plus tard (1750), dans un essai d&#8217;Alexander Baumgarten, l&#8217;apparition d&#8217;une lexie promise \u00e0 un long avenir, la lexie \u00ab esth\u00e9tique \u00bb. Bien s\u00fbr, depuis toujours les hommes ont appr\u00e9ci\u00e9 la beaut\u00e9 mais elle n&#8217;\u00e9tait pas une fin en soi :<\/p>\n<blockquote>\n<p>\u00ab Le paysan peut admirer la belle forme de son outil agricole, mais celui-ci doit avant tout \u00eatre efficace. Le noble appr\u00e9cie les d\u00e9corations de son palais, mais il leur demande d&#8217;abord d&#8217;illustrer son rang aux yeux de ses visiteurs. Le fid\u00e8le est enchant\u00e9 par la musique qu&#8217;il entend \u00e0 l&#8217;\u00e9glise, par les images de Dieu et des saints qu&#8217;il y voit, mais ces harmonies et ces repr\u00e9sentations sont mises au service de la foi. <a href=\"#_ftn37\">[37]<\/a> \u00bb<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>L&#8217;utilitaire et le rationnel, valeurs essentielles du paradigme pr\u00e9c\u00e9dent, vont soudain faire place au gratuit et au sensible :<\/p>\n<blockquote>\n<p>\u00ab Le fait nouveau, surgissant dans l&#8217;Europe du XVIII<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, sera d&#8217;isoler cet aspect secondaire d&#8217;activit\u00e9s multiples, et de l&#8217;\u00e9riger en incarnation d&#8217;une seule attitude, la contemplation du beau, attitude d&#8217;autant plus admirable qu&#8217;elle emprunte ses attributs \u00e0 l&#8217;amour de Dieu \u00bb (<em>Ibid.<\/em>).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Cette derni\u00e8re remarque de Todorov r\u00e9v\u00e8le que, comme les deux pr\u00e9c\u00e9dents, le nouveau paradigme passe par une phase de sacralisation. Shaftesbury, dans sa <em>Lettre sur l&#8217;enthousiasme, <\/em>estime effectivement que l&#8217;enthousiasme est le signe d&#8217;une pr\u00e9sence divine chez l&#8217;artiste<a href=\"#_ftn38\">[38]<\/a>. Cette sacralisation est confirm\u00e9e par le fait que pour la premi\u00e8re fois des lieux ne tarderont pas \u00e0 \u00eatre enti\u00e8rement \u00ab consacr\u00e9s \u00bb aux oeuvres :<\/p>\n<blockquote>\n<p>\u00ab Pour les tableaux, on installera des salons, des galeries, des mus\u00e9es : le British Museum ouvre ses portes en 1733, les Uffizi et le Vatican en 1759, le Louvre en 1791. La r\u00e9unification en un seul lieu de tableaux [\u0085] les r\u00e9serve maintenant \u00e0 un usage unique : celui d&#8217;\u00eatre contempl\u00e9s et appr\u00e9ci\u00e9s pour leur seule valeur esth\u00e9tique \u00bb (Todorov, 2007 : 44).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Cependant Shaftesbury et Hutcheson sont avant tout des moralistes. L&#8217;un et l&#8217;autre se rattachent au platonisme et d&#8217;ailleurs le titre d&#8217;un des ouvrages de Hutcheson rapproche symptomatiquement Beau et Bien : <em>Recherches sur l&#8217;origine de nos id\u00e9es de beaut\u00e9 et de vertu. <\/em>L&#8217;un et l&#8217;autre s&#8217;opposent aussi au pessimisme de Hobbes et au rationalisme de Locke. Ils postulent l&#8217;existence en tout homme d&#8217;un <em>moral sense <\/em>naturel. Hutcheson tente de prouver ce <em>moral sense<\/em> par le jugement d\u00e9sint\u00e9ress\u00e9 que<\/p>\n<blockquote>\n<p>\u00ab nous portons sur des actions ou plut\u00f4t sur la personne m\u00eame qui les a accomplies ; sans quoi, &#8220;nous aurions les m\u00eames sentiments pour un champ fertile que pour un ami g\u00e9n\u00e9reux [\u0085] ; nous n&#8217;admirerions pas plus une personne qui a v\u00e9cu dans un pays ou un si\u00e8cle \u00e9loign\u00e9s que nous n&#8217;aimons les montagnes du P\u00e9rou [\u0085] ; nous aurions la m\u00eame inclination pour les \u00eatres inanim\u00e9s que pour ceux qui sont raisonnables&#8221;\u00bb (Br\u00e9hier, 2004 : 1009-1010).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Il estime, et c&#8217;est important pour notre propos, que ce sens moral n&#8217;a ni un fondement religieux ni un fondement social. Preuve en est, nous m\u00e9prisons les tra\u00eetres \u00e0 leur pays et admirons les ennemis g\u00e9n\u00e9reux. Autrement dit, contrairement \u00e0 Hobbes qui ne voyait dans l&#8217;homme qu&#8217;\u00e9go\u00efsme, Shaftesbury et Hutcheson sont en train de nous dire que tout \u00eatre a une inclination pour le bien. Autrement dit encore, l&#8217;Homme n&#8217;est pas un pitoyable Adam \u00e9ternellement p\u00e9cheur, un loup qui doit \u00eatre amen\u00e9 de force \u00e0 la vertu par une contrainte ext\u00e9rieure mais bel et bien un \u00eatre qui a une valeur intrins\u00e8que. La pens\u00e9e de ces philosophes aura une forte influence au XVIII<sup>e<\/sup> si\u00e8cle et Diderot d&#8217;ailleurs en sera un des passeurs puisqu&#8217;il traduira en 1745 l&#8217;<em>Essai sur le m\u00e9rite et la vertu <\/em>de Shaftesbury.<\/p>\n<p>La d\u00e9finition de la lexie \u00ab valeur \u00bb de <em>L&#8217;Encyclop\u00e9die <\/em>de Diderot et d&#8217;Alembert se ressent de cette conception. Certes, il n&#8217;y est pas encore question, en ce qui concerne les hommes, d&#8217;une valeur autre que la valeur f\u00e9odalo-aristocratique mais nous y d\u00e9couvrons un long article de Rousseau intitul\u00e9 \u00ab VALEUR DES NOTES \u00bb. La musique devient sujet d&#8217;int\u00e9r\u00eat, non pas en tant que serviteur de l&#8217;Eglise ou du pouvoir mais en tant qu&#8217;elle-m\u00eame. Certes, le texte de Rousseau n&#8217;est pas premier, il suit un d\u00e9veloppement de Jaucourt sur l&#8217;acception p\u00e9cuniaire, mais, d\u00e9j\u00e0, il est beaucoup plus long que ce dernier et surtout il pr\u00e9c\u00e8de plusieurs d\u00e9veloppements sur les lettres de change, la monnaie ou la bravoure perdue. La sacralisation y est pr\u00e9sente par le fait qu&#8217;au-del\u00e0 du purement technique, Rousseau voit dans le rythme et la mesure rien de moins que \u00ab l&#8217;ame \u00bb de la musique.<\/p>\n<h3>\u00ab D\u00e9collage \u00bb du paradigme<\/h3>\n<p>D\u00e8s cet ouvrage, le paradigme semble aussi commencer \u00e0 s&#8217;\u00e9largir. Les notes et les mots ne sont plus les seuls \u00e9l\u00e9ments \u00e0 poss\u00e9der une valeur intrins\u00e8que. Nous l&#8217;avons vu, un \u00e9l\u00e9ment naturel comme l&#8217;eau a aussi sa propre valeur. Confirmant le processus engag\u00e9, la cinqui\u00e8me \u00e9dition du <em>Dictionnaire de l&#8217;Acad\u00e9mie<\/em> (1798) d\u00e9multiplie, quant \u00e0 elle, l&#8217;acception linguistique en la doublant d&#8217;une dimension rh\u00e9torique : \u00ab On dit figur\u00e9ment, <em>Donner de la valeur \u00e0 ce qu&#8217;on dit, <\/em>pour, Prononcer d&#8217;une mani\u00e8re qui rend l&#8217;auditeur attentif. \u00bb De plus, contrairement \u00e0 ce qui se passait dans l&#8217;\u00e9dition pr\u00e9c\u00e9dente o\u00f9 \u00ab valeur \u00bb semblait de plus en plus se r\u00e9duire \u00e0 son acception \u00e9conomique au point que la seule exception mentionn\u00e9e \u00e9tait consid\u00e9r\u00e9e comme famili\u00e8re et \u00e9tait pr\u00e9c\u00e9d\u00e9e d&#8217;une r\u00e9serve, nous pouvons observer un mouvement inverse : \u00ab On dit aussi dans un autre sens, <em>Attacher de la valeur. Il ne faut pas attacher beaucoup de valeur \u00e0 cela. <\/em>Il ne faut pas en faire grand cas \u00bb. Le sens propre s&#8217;\u00e9largit \u00e0 tous ses sens figur\u00e9s. La valeur n&#8217;est plus seulement attribu\u00e9e \u00e0 une marchandise, \u00e0 un bien, mais \u00e0 des paroles, \u00e0 des actes qui n&#8217;ont pas \u00e9t\u00e9 ex\u00e9cut\u00e9s dans le but d&#8217;une r\u00e9tribution financi\u00e8re.<\/p>\n<p>Les dictionnaires du XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle amplifient le mouvement observ\u00e9. La peinture s&#8217;empare \u00e0 son tour de la lexie \u00ab valeur \u00bb. On lit par exemple dans le Bescherelle : \u00ab Peint. Degr\u00e9 d&#8217;\u00e9l\u00e9vation, effet d&#8217;un ton de couleur relativement aux tons avoisinants. \u00bb La sculpture suit une vingtaine d&#8217;ann\u00e9es plus tard, dans le Littr\u00e9 : \u00ab Valeur se dit aussi en sculpture par rapport aux formes \u00bb. Il faudrait ajouter que si la part de plus en plus importante donn\u00e9e aux math\u00e9matiques doit \u00eatre, comme nous l&#8217;avons vu, reli\u00e9e au paradigme pr\u00e9c\u00e9dent, cette expansion peut \u00eatre aussi lue comme un \u00e9largissement du nouveau paradigme et cela d&#8217;autant plus que contrairement par exemple \u00e0 la physique ou \u00e0 la biologie, les math\u00e9matiques se revendiquent comme sciences non appliqu\u00e9es, comme domaine trouvant sa valeur en lui-m\u00eame. Le Larousse introduit quant \u00e0 lui une th\u00e9matique compl\u00e8tement inattendue, celle du turf. La valeur y est d\u00e9finie comme \u00ab Int\u00e9r\u00eat p\u00e9cuniaire attach\u00e9 \u00e0 une course \u00bb. Cet exemple est int\u00e9ressant parce qu&#8217;il montre qu&#8217;avant de prendre sa propre autonomie, bien souvent, le nouveau paradigme se m\u00eale \u00e0 l&#8217;ancien et essaime dans toutes les directions.<\/p>\n<p>Ce n&#8217;est que dans une phase suivante qu&#8217;il s&#8217;unifie, trouve ses fronti\u00e8res, se solidifie. Si nous le comparons aux deux paradigmes pr\u00e9c\u00e9dents n\u00e9s respectivement avant le X<sup>e<\/sup> si\u00e8cle et aux alentours du XIII<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, le paradigme que nous \u00e9tudions est en fait tout jeune et, comme le prouve le m\u00e9li-m\u00e9lo des dictionnaires contemporains certainement encore bien loin d&#8217;\u00eatre totalement affermi. Cependant, il semble possible de d\u00e9tecter d\u00e8s les dictionnaires du XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle une tendance, un mouvement, vers l&#8217;affermissement. Dans <em>Le dictionnaire fran\u00e7ais et g\u00e9ographique <\/em>de Babault (1836), par exemple, les d\u00e9finitions \u00e9tant \u00e0 chaque fois courtes, le r\u00e9dacteur, oblig\u00e9 d&#8217;aller \u00e0 l&#8217;essentiel, propose le texte suivant :<\/p>\n<blockquote>\n<p>\u00ab VALEUR, s. f. Prix d&#8217;une chose, ce qu&#8217;elle vaut, \u00e9quivalent, &#8211;, dur\u00e9e d&#8217;une note. T. de mus. \u00e0 des mots, leur acception, leur signification pr\u00e9cise. Terre en &#8211;, terre cultiv\u00e9e, ensemenc\u00e9e. T. d&#8217;agric. &#8211;, bravoure, vaillance. \u00bb<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Nous retrouvons les trois paradigmes que nous avons d\u00e9tect\u00e9s. Sans surprise, le paradigme bourgeois a la premi\u00e8re place et le paradigme f\u00e9odalo-aristocratique la derni\u00e8re mais les diff\u00e9rentes acceptions du troisi\u00e8me paradigme, m\u00eame si elles ne sont pas encore r\u00e9unies sous un concept unifiant, sont toutes \u00e0 la suite les unes des autres et, en nombre de mots, l&#8217;emportent. M\u00eame constat un peu plus tard dans le Bescherelle o\u00f9 les d\u00e9finitions math\u00e9matiques, musicale, picturale et linguistico-rh\u00e9torique se suivent. Le Littr\u00e9 est divis\u00e9 quant \u00e0 lui en douze d\u00e9finitions. La premi\u00e8re concerne sans ambigu\u00eft\u00e9 le paradigme f\u00e9odalo-aristocratique, la troisi\u00e8me et la quatri\u00e8me, toujours sans ambigu\u00eft\u00e9, le paradigme bourgeois. La deuxi\u00e8me assure en quelque sorte le passage de l&#8217;un \u00e0 l&#8217;autre. Les cinqui\u00e8me et sixi\u00e8me qui correspondent respectivement \u00e0 l&#8217;acception math\u00e9matique et au terme de turf font le lien avec le dernier paradigme. De ce point de vue, le Littr\u00e9 m\u00e9rite donc bien sa r\u00e9putation, il est une parfaite mat\u00e9rialisation de la progression socio-s\u00e9mantique que nous venons de d\u00e9gager. Etant donn\u00e9 que huit d\u00e9finitions sur douze peuvent d&#8217;une fa\u00e7on ou d&#8217;une autre \u00eatre rattach\u00e9es au nouveau paradigme, il confirme aussi que ce dernier certes manque encore d&#8217;unit\u00e9 mais est bel et bien en train de s&#8217;affirmer.<\/p>\n<p>Parall\u00e8lement, et l\u00e0 encore vu le peu d&#8217;anciennet\u00e9 du paradigme ce n&#8217;est qu&#8217;un d\u00e9but encore bien balbutiant, les d\u00e9finitions ne cessent de se sp\u00e9cialiser. L&#8217;article de Rousseau sur la musique dans <em>L&#8217;Encyclop\u00e9die<\/em> est de ce point de vue totalement pr\u00e9curseur. Les finalit\u00e9s de l&#8217;ouvrage expliquent s\u00fbrement ce fait. Mais m\u00eame si cela est encore bien timide, les dictionnaires du XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle suivent la voie trac\u00e9e. Concernant toujours la musique, le Littr\u00e9 par exemple s&#8217;appuyant sur le <em>Dictionnaire de plain-chant <\/em>de J. D&#8217;Ortigue explique qu&#8217;<\/p>\n<blockquote>\n<p>\u00ab <em>Autrefois la valeur des notes n&#8217;\u00e9tait pas r\u00e9gl\u00e9e sur la notion de mesure, c&#8217;est-\u00e0-dire sur une division math\u00e9matique du temps ; elle se rapportait \u00e0 la quantit\u00e9 des syllabes, \u00e0 la prosodie ou rhythme po\u00e9tique ; et, selon que le rhythme qui en r\u00e9sultait \u00e9tait ternaire ou binaire, les valeurs \u00e9taient \u00e9galement ternaires ou binaires, parfaites dans le premier cas, imparfaites dans le second cas.<\/em> \u00bb<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Il est aussi int\u00e9ressant de remarquer pour notre propos que selon ce dictionnaire m\u00eame les silences se mettent \u00e0 avoir une valeur. La valeur picturale, elle aussi, m\u00eame si ce n&#8217;est pas dans les m\u00eames proportions, se technicise. Pour en prendre conscience, il suffit de comparer les textes du Bescherelle et du Larousse s\u00e9par\u00e9s pourtant d&#8217;\u00e0 peine vingt ans :<\/p>\n<blockquote>\n<p>\u00ab Peint. Degr\u00e9 d&#8217;\u00e9l\u00e9vation, effet d&#8217;un ton de couleur relativement aux tons avoisinants. Ce ton manque de valeur. Il faut \u00e9teindre certains tons pour donner de la valeur \u00e0 d&#8217;autres. Il faut rehausser ces tons pour les porter \u00e0 la valeur convenable. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Peint. Intensit\u00e9 relative : <em>La VALEUR des tons et des couleurs. Il concentre bien ses clairs et leur donne beaucoup de VALEUR. Il exag\u00e8re la VALEUR des premiers plans pour reculer ses fonds<\/em>. \u00bb<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>M\u00eame constat pour l&#8217;acception linguistique. C&#8217;est particuli\u00e8rement net dans les dictionnaires du XX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle o\u00f9 des r\u00e9f\u00e9rences implicites et explicites \u00e0 Saussure apparaissent. Par exemple dans le dernier <em>Petit Robert<\/em> : \u00ab IV IMPORTANCE D&#8217;UN ELEMENT DANS UN SYSTEME [&#8230;] LING. Sens (d&#8217;un mot) limit\u00e9 ou pr\u00e9cis\u00e9 par son appartenance \u00e0 une structure (champ associatif, contexte). &#8220;<em>Dans la langue, chaque terme a sa valeur par son opposition \u00e0 tous les autres termes <\/em>&#8221; (SAUSSURE). \u00bb<\/p>\n<h3>Nouveau paradigme ou effritement al\u00e9atoire des deux pr\u00e9c\u00e9dents ?<\/h3>\n<p>Aussi int\u00e9ressantes soient-elles, ces nouvelles acceptions nous ont cependant insensiblement \u00e9loign\u00e9s de notre conceptualisation de d\u00e9part qui consid\u00e9rait comme valeur \u00ab tout rep\u00e8re ou id\u00e9al (revendiqu\u00e9, au moins durant un temps, comme \u00e9thique et sacr\u00e9) qui en motivant et justifiant les jugements, discours et actes d&#8217;un groupe social ou d&#8217;un individu contribue \u00e0 le fonder et \u00e0 l&#8217;affermir. \u00bb Certes, association platonicienne beau\/vrai\/bien oblige, les nouvelles acceptions peuvent \u00eatre reli\u00e9es, via l&#8217;esth\u00e9tique, \u00e0 l&#8217;\u00e9thique. Certes encore, le concept d&#8217;enthousiasme et les r\u00e9f\u00e9rences \u00e0 l&#8217;\u00e2me ram\u00e8nent au sacr\u00e9. Certes toujours, apr\u00e8s l&#8217;honneur, le courage, la distinction, apr\u00e8s le rentable, l&#8217;utile, le s\u00e9rieux et la libert\u00e9 nous avons d\u00e9couvert une nouvelle famille de valeurs, les valeurs intrins\u00e8ques. Ces valeurs servent \u00e0 chaque fois dans les sp\u00e9cialit\u00e9s en question de syst\u00e8me de r\u00e9f\u00e9rence et sont donc des rep\u00e8res qui motivent et justifient les jugements, discours ou actes des sp\u00e9cialistes des domaines concern\u00e9s. Dimension \u00e9thique et sacr\u00e9e, rep\u00e8res, id\u00e9aux, motivation et justification des jugements, discours et actes\u0085 mais qu&#8217;en est-il du groupe social ? Autant il \u00e9tait \u00e9vident que des valeurs comme l&#8217;honneur, le courage, la distinction permettaient \u00e0 l&#8217;aristocratie de construire son identit\u00e9, autant il \u00e9tait de m\u00eame \u00e9vident que le rentable, l&#8217;utile, le s\u00e9rieux, la libert\u00e9 \u00e9taient fondateur de la bourgeoisie, autant il semble bien difficile de d\u00e9terminer quel groupe social, au-del\u00e0 des sp\u00e9cialit\u00e9s \u00e9voqu\u00e9es, est fond\u00e9 et affermi par les valeurs intrins\u00e8ques. Devons-nous remettre en question l&#8217;existence du troisi\u00e8me paradigme et ne voir dans les derni\u00e8res acceptions apparues qu&#8217;une sorte d&#8217;effritement al\u00e9atoire de celles des deux premiers ?<\/p>\n<p>Avant de prendre position, commen\u00e7ons par rappeler une premi\u00e8re sp\u00e9cificit\u00e9 de la nouvelle sensibilit\u00e9 esth\u00e9tique. Alors qu&#8217;auparavant la perspective du cr\u00e9ateur \u00e9tait privil\u00e9gi\u00e9e, soudain c&#8217;est celle du spectateur qui devient premi\u00e8re (Todorov, 2007 : 41-42). Les trait\u00e9s sur l&#8217;art \u00e9taient jusqu&#8217;alors des arts po\u00e9tiques, des sommes de conseils visant \u00e0 perfectionner la pratique des artistes. A partir des \u00e9crits de Shaftesbury et Hutcheson, ils d\u00e9crivent les processus de perception, dissertent sur les crit\u00e8res de jugement, sur le bon go\u00fbt, sur la valeur esth\u00e9tique de telle ou telle \u0153uvre. Les <em>Salons <\/em>de Diderot en sont la meilleure preuve. Todorov relie cette \u00e9volution \u00e0 la mutation de la soci\u00e9t\u00e9 europ\u00e9enne. Les artistes ne cr\u00e9ent plus pour des m\u00e9c\u00e8nes mais pour un public bien plus large :<\/p>\n<blockquote>\n<p>\u00ab Ce qui \u00e9tait r\u00e9serv\u00e9 \u00e0 quelques-uns est devenu accessible \u00e0 tous ; ce qui \u00e9tait soumis \u00e0 une hi\u00e9rarchie rigide, celle de l&#8217;Eglise et du pouvoir civil, met maintenant \u00e0 \u00e9galit\u00e9 tous ses consommateurs. L&#8217;esprit des Lumi\u00e8res est celui de l&#8217;autonomie de l&#8217;individu ; l&#8217;art qui conquiert son autonomie participe du m\u00eame mouvement. L&#8217;artiste devient une incarnation de l&#8217;individu libre, son \u0153uvre s&#8217;\u00e9mancipe \u00e0 son tour \u00bb (Todorov, 2007 : 47-48).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Autrement dit, l&#8217;av\u00e8nement de l&#8217;approche esth\u00e9tique correspond \u00e0 un d\u00e9but de d\u00e9mocratisation de l&#8217;art. Alors que seule l&#8217;\u00e9lite aristocratique pouvait \u00ab poss\u00e9der \u00bb l&#8217;art, tout le monde peut le \u00ab contempler \u00bb. Certes, nous avons aussi certainement l\u00e0 un sympt\u00f4me du paradigme bourgeois qui par ce moyen peut grignoter un des domaines r\u00e9serv\u00e9s de son plus grand adversaire et mod\u00e8le mais la cons\u00e9quence n&#8217;en reste pas moins que la nouvelle sensibilit\u00e9 n&#8217;int\u00e8gre plus seulement l&#8217;\u00e9lite sociale.<\/p>\n<p>L&#8217;av\u00e8nement au XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle d&#8217;une nouvelle acception de la lexie \u00ab valeur \u00bb, celle qui a servi de fondement \u00e0 toute la r\u00e9flexion ci-dessus, confirme ce qui pr\u00e9c\u00e8de :<\/p>\n<blockquote>\n<p>\u00ab C&#8217;est \u00e9galement au XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle que le mot, dans un contexte abstrait, d\u00e9signe ce que le jugement personnel estime vrai, beau, bien, s&#8217;accordant plus ou moins avec le jugement de l&#8217;\u00e9poque (ap. 1850, <em>valeurs morales, litt\u00e9raires, <\/em>Taine)<a href=\"#_ftn39\">[39]<\/a> \u00bb.<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Perelman et Olbrechts-Tyteca font remarquer dans leur <em>Trait\u00e9 de l&#8217;Argumentation<\/em> que la lexie valeur, avec cette acception, est synonyme de ce que Descartes appelait \u00ab opinion \u00bb, \u00e0 savoir un \u00ab objet d&#8217;accord permettant une communion sur des fa\u00e7ons particuli\u00e8res d&#8217;agir \u00bb (2000 : 99). Le changement de d\u00e9nomination est en soi des plus r\u00e9v\u00e9lateur. Pour les anciens, l&#8217;opinion d&#8217;un groupe donn\u00e9 n&#8217;est pas v\u00e9rit\u00e9 indiscutable mais affirmation seulement vraisemblable, probable, et donc en tant que telle pr\u00e9caire, sujet \u00e0 caution. Le changement de lexie prouve qu&#8217;\u00e0 partir d&#8217;une certaine \u00e9poque, ce qui n&#8217;\u00e9tait qu&#8217;opinion devient \u00ab valable \u00bb. Autrement dit, le point de vue d&#8217;un groupe humain \u00ab vaut \u00bb quelque chose. Autrement dit encore, le point de vue de l&#8217;\u00e9lite aristocratique et bourgeoise n&#8217;est plus le seul recevable.<\/p>\n<p>Une troisi\u00e8me remarque aidera \u00e0 aller un plus loin. Les acceptions du troisi\u00e8me paradigme, et le Littr\u00e9 en est une parfaite synth\u00e8se, tendent de plus en plus vers l&#8217;humain. Si les premi\u00e8res traces de ce paradigme correspondent \u00e0 du temporel et du spatial, d\u00e8s 1740, nous l&#8217;avons vu, sont concern\u00e9s la musique et le langage puis un peu plus tard les math\u00e9matiques. La huiti\u00e8me acception du Littr\u00e9 fait un pas de plus : \u00ab Valeur intellectuelle, morale, prix qu&#8217;on attache \u00e0 une chose intellectuelle et morale \u00bb. La neuvi\u00e8me acception fait le grand saut : \u00ab se dit, en un sens analogue, des personnes. Les hommes qui ont quelque valeur. Bouhours. NOuv. Rem., bl\u00e2me cette locution, qui, usit\u00e9e d\u00e8s le XVII<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, s&#8217;est conserv\u00e9e dans l&#8217;usage \u00bb. Ce ne sont plus les objets, les notes, les mots, les ouvrages qui ont une valeur propre (autre que celle du sang ou celle \u00e9conomique) mais bel et bien les hommes, chaque homme, tous les hommes. Shaftesbury et Hutcheson ont gagn\u00e9. Certes, les r\u00e9ticences de Bohours r\u00e9v\u00e8lent encore une g\u00eane, g\u00eane sans doute plus sociale que lexicale. Le saut est difficile \u00e0 faire car il remet en cause \u00e0 la fois la vision du monde aristocratique, qui est pr\u00e9cis\u00e9ment fond\u00e9e sur le fait que certains hommes ont de la valeur et d&#8217;autres non, et la vision bourgeoise m\u00e9ritocratique qui estime que le travail, la r\u00e9ussite, l&#8217;argent sont le signe de la valeur, que la valeur se voit au r\u00e9sultat et n&#8217;est donc aucunement une caract\u00e9ristique de tous les hommes. Il faudra d&#8217;ailleurs attendre 1932 pour que l&#8217;Acad\u00e9mie officialise cette d\u00e9finition : \u00ab Se dit dans un sens analogue des Personnes. <em>Un homme de valeur. Cet homme a une grande valeur. C&#8217;est un \u00e9crivain, un historien de valeur.<\/em> \u00bb M\u00eame aujourd&#8217;hui si dans un dictionnaire comme <em>Le Petit Robert <\/em>cette acception est devenue la premi\u00e8re, elle n&#8217;occupe que onze lignes (dont deux \u00e9voquant le paradigme f\u00e9odalo-aristocratique) contre trente-cinq pour le deuxi\u00e8me paradigme. Dans le <em>Petit Larousse<\/em> de 2009, l&#8217;\u00e9volution en cours semble encore moins ent\u00e9rin\u00e9e : le deuxi\u00e8me paradigme a toujours la premi\u00e8re place et il occupe trois fois plus de texte que la plus d\u00e9velopp\u00e9e des autres d\u00e9finitions.<\/p>\n<p>Terminons en observant que les premi\u00e8res acceptions du troisi\u00e8me paradigme hi\u00e9rarchisent \u00e0 chaque fois les \u00e9l\u00e9ments d\u00e9crits. Dans le <em>Dictionnaire de l&#8217;Acad\u00e9mie<\/em>, les notes sont class\u00e9es et nomm\u00e9es en fonction de leur valeur. Les blanches valent deux fois plus que les noires. Les significations d&#8217;un terme sont aussi pr\u00e9sent\u00e9es comme plus ou moins \u00ab justes \u00bb. Nous pouvons faire le m\u00eame constat dans le Bescherelle qui justement cite le <em>Dictionnaire de l&#8217;Acad\u00e9mie <\/em>dans sa d\u00e9finition musicale et qui surtout semble avoir r\u00e9dig\u00e9 sa rubrique picturale \u00e0 partir de l&#8217;analogie sociale :<\/p>\n<blockquote>\n<p>\u00ab Degr\u00e9 d&#8217;\u00e9l\u00e9vation, effet d&#8217;un ton de couleur relativement aux tons avoisinants. Ce ton manque de valeur. Il faut \u00e9teindre certains tons pour donner de la valeur \u00e0 d&#8217;autres. Il faut rehausser certains tons pour les porter \u00e0 la valeur convenable. \u00bb<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Les tons semblent \u00eatre aux couleurs ce que les individus sont \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9. Certains sont \u00ab \u00e9lev\u00e9s \u00bb, d&#8217;autres n&#8217;ont pas assez de valeur. Certains sont \u00ab convenables \u00bb, d&#8217;autres non. Cependant, \u00ab rehausser \u00bb est pr\u00e9sent\u00e9 comme un imp\u00e9ratif n\u00e9cessaire. Comme si une r\u00e9flexion sociale \u00e9tait en train de se mettre en place, il est m\u00eame explicitement dit que le rabaissement des uns permet l&#8217;\u00e9l\u00e9vation des autres. Extrapolation hasardeuse ? Encore que\u0085 Dans la soci\u00e9t\u00e9 fran\u00e7aise de l&#8217;\u00e9poque, un Blanc ne vaut-il pas deux Noirs ? En tous les cas, il est ind\u00e9niable que dans les dictionnaires de la fin du XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle la hi\u00e9rarchisation h\u00e9rit\u00e9e des deux pr\u00e9c\u00e9dents paradigmes est de plus en plus remise en cause. Dans le Larousse, nous pouvons par exemple lire : \u00ab L&#8217;honneur fait la VALEUR du soldat, le cr\u00e9dit du n\u00e9gociant, le respect mutuel et la confiance (E. Scherer) \u00bb. Cette citation r\u00e9sume tout ce qui pr\u00e9c\u00e8de. Le soldat rappelle le monde f\u00e9odalo-aristocratique, le cr\u00e9dit est une valeur typiquement bourgeoise et l&#8217;on voit sourdre en fin de phrase deux nouvelles valeurs, cons\u00e9quences directes de la croyance en la valeur intrins\u00e8que de chaque humain, le respect et la confiance en l&#8217;autre, quel qu&#8217;il soit, noble, bourgeois ou simple peuple. Apr\u00e8s la Libert\u00e9, voici donc la Fraternit\u00e9 qui surgit. Le Littr\u00e9 termine sa premi\u00e8re acception par une \u00ab extension \u00bb qui va exactement dans la m\u00eame direction et qui montre que le nouveau paradigme est en train de r\u00e9cup\u00e9rer, de phagocyter le premier, signe encore une fois de l&#8217;ascension de la nouvelle vision du monde mais aussi cause de la confusion et du d\u00e9sordre qui r\u00e8gnent dans les dictionnaires du XX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle : \u00ab Nos magistrats ont montr\u00e9 en plus d&#8217;une occasion la v\u00e9rit\u00e9 de ce que Cic\u00e9ron dit dans ses <em>Offices<\/em>, qu&#8217;il y a une valeur domestique et priv\u00e9e, qui n&#8217;est pas de moindre prix que la valeur militaire (Rollin) \u00bb. Tous les \u00eatres ont une valeur, ces valeurs se valent. Cette fois, c&#8217;est l&#8217;\u00e9galit\u00e9 qui redresse l&#8217;\u00e9chine. Certes, celle-ci n&#8217;est pas une valeur nouvelle. La revendication \u00e9galitaire est au c\u0153ur du paradigme bourgeois. Ces derniers ne souhaitent la plupart du temps d&#8217;ailleurs rien de plus que d&#8217;\u00eatre anoblis. Mais, pr\u00e9c\u00e9demment, l&#8217;\u00e9galit\u00e9 demand\u00e9e \u00e9tait celle du m\u00e9rite. Si deux \u00eatres ne faisaient pas preuve d&#8217;un m\u00e9rite comparable, il paraissait normal qu&#8217;ils ne soient pas \u00e9gaux. Avec le nouveau paradigme, l&#8217;\u00e9galit\u00e9 est de nature. Tout homme a une valeur intrins\u00e8que, diff\u00e9rente de celle de son voisin, mais reconnue par la soci\u00e9t\u00e9. L&#8217;\u00e9galit\u00e9 ne se gagne plus, elle est d&#8217;essence.<\/p>\n<p>R\u00e9capitulons. Le nouveau paradigme en prenant en compte la r\u00e9ception plus que la cr\u00e9ation s&#8217;adresse \u00e0 un public qui s&#8217;\u00e9largit, qui se d\u00e9mocratise. En appelant \u00ab valeur \u00bb, ce qui jadis n&#8217;\u00e9tait qu&#8217;\u00ab opinion \u00bb, il dit clairement que toute opinion \u00e9manant d&#8217;un groupe est digne d&#8217;int\u00e9r\u00eat. En tendant de plus en plus vers l&#8217;humain, il montre qu&#8217;en fait tout homme a une valeur. En remettant enfin en cause les hi\u00e9rarchies, il affirme que cette valeur ne d\u00e9pend aucunement de la place dans la soci\u00e9t\u00e9 et commence donc \u00e0 laisser entendre que tous les hommes sont \u00e9gaux. Les derni\u00e8res acceptions apparues ne sont donc pas un effritement al\u00e9atoire des acceptions des paradigmes pr\u00e9c\u00e9dents. Les valeurs qui en \u00e9manent (valeurs intrins\u00e8ques de chaque \u00eatre, respect, confiance en l&#8217;autre, \u00e9galit\u00e9, fraternit\u00e9) non seulement motivent et justifient les jugements, discours et actes d&#8217;un groupe social mais contribuent aussi \u00e0 fonder et \u00e0 affermir ce groupe social qui n&#8217;est bien s\u00fbr rien d&#8217;autre que le Peuple. M\u00eame s&#8217;il n&#8217;en est encore qu&#8217;au d\u00e9but de son existence, au dix-huiti\u00e8me si\u00e8cle, un nouveau paradigme a donc bel et bien surgi : \u00ab le paradigme d\u00e9mocratique \u00bb.<\/p>\n<p>En conclusion, derri\u00e8re la multitude d\u00e9sordonn\u00e9e des acceptions de la lexie \u00ab valeur \u00bb, il est possible de d\u00e9gager un certain nombre de \u00ab valeurs \u00bb comme d&#8217;une part la force, la vertu, la magnanimit\u00e9, la lib\u00e9ralit\u00e9, la loyaut\u00e9, la courtoisie, le courage, la bravoure, l&#8217;honneur, la fiert\u00e9, la distinction, la sup\u00e9riorit\u00e9, d&#8217;autre part le s\u00e9rieux, le consciencieux, l&#8217;utile, le pragmatique, l&#8217;efficace, le rationnel, le rentable, le profit, le m\u00e9rite, la libert\u00e9, l&#8217;\u00e9galit\u00e9, et enfin la valeur intrins\u00e8que, la gratuit\u00e9, la sensibilit\u00e9, le respect, la confiance en l&#8217;autre, l&#8217;\u00e9galit\u00e9, la fraternit\u00e9. Ces diff\u00e9rentes \u00ab valeurs \u00bb non seulement confirment que la lexie \u00ab valeur \u00bb est un \u00e9tonnant \u00ab avaleur de valeurs \u00bb mais surtout permettent de d\u00e9gager trois paradigmes fondamentaux : le paradigme f\u00e9odalo-aristocratique, le paradigme bourgeois et enfin le paradigme d\u00e9mocratique.<\/p>\n<p>Un sondage lexicologique, bien s\u00fbr insuffisant et qu&#8217;il faudrait compl\u00e9ter par l&#8217;exploration d&#8217;un plus grand nombre d&#8217;oeuvres, confirme ce d\u00e9coupage. Les pi\u00e8ces de Corneille, selon le logiciel hyperbase, contiennent en effet cent cinquante-huit occurrences de la lexie \u00ab valeur \u00bb. 100 % de ces occurrences concernent le premier paradigme. En toute coh\u00e9rence, dans plusieurs vers, \u00ab valeur \u00bb est accompagn\u00e9 des expansions adjectivales \u00ab haute \u00bb, \u00ab fi\u00e8re \u00bb, \u00ab peu commune \u00bb, \u00ab insigne \u00bb, \u00ab \u00e9clatante \u00bb. Tout aussi symptomatiquement, <em>Le Cid <\/em>et <em>Don Sanche d&#8217;Aragon <\/em>sont les oeuvres ayant le plus souvent cette lexie, respectivement dix-huit et seize occurrences, alors que <em>Cinna <\/em>ne la contient pas une seule fois. Nous le voyons, si la \u00ab valeur \u00bb est caract\u00e9ristique de la vieille noblesse, elle n&#8217;est pas spontan\u00e9ment attribu\u00e9e au \u00ab roi \u00bb. Nous voyons aussi avec <em>Don Sanche <\/em>que la \u00ab valeur \u00bb est en train de glisser des grands f\u00e9odaux aux serviteurs de l&#8217;Etat. Cela co\u00fbtera d&#8217;ailleurs cher \u00e0 Corneille puisque \u00ab Le refus d&#8217;un illustre suffrage [sans doute Cond\u00e9] dissipa les applaudissements que le public lui [<em>Don Sanche<\/em>] avait donn\u00e9s trop lib\u00e9ralement<a href=\"#_ftn40\">[40]<\/a> \u00bb. Si nous sondons maintenant <em>Les <\/em><em>Rougon-Macquart<\/em>, nous pouvons d\u00e9tecter quatre-vingt-quatre occurrences de \u00ab valeur \u00bb ou \u00ab valeurs \u00bb, aucune n&#8217;appartient au premier paradigme mais soixante-quatorze correspondent au deuxi\u00e8me soit quatre-vingt huit pour cent de l&#8217;ensemble. Inutile de pr\u00e9ciser que quarante et une de ces occurrences se trouvent dans <em>L&#8217;Argent.<\/em> Enfin, dans <em>La Recherche du temps perdu<\/em>, hyperbase d\u00e9tecte deux cent vingt-six occurrences des deux lexies que nous \u00e9tudions. Une bonne trentaine correspond au premier paradigme, une vingtaine au second, aux alentours de cent soixante-dix au dernier, soit cette fois soixante-quinze pour cent de l&#8217;ensemble des occurrences. A noter qu&#8217;une grande proportion de ces derni\u00e8res \u00e9voque les valeurs artistique, intellectuelle et humaine et que Proust utilise m\u00eame deux fois les expressions \u00ab valeur esth\u00e9tique \u00bb et \u00ab valeur intrins\u00e8que \u00bb.<\/p>\n<h2>IV) LA STRUCTURE DES EVOLUTIONS IDEOLOGIQUES<\/h2>\n<p>Tout ce qui pr\u00e9c\u00e8de montre donc que, comme l&#8217;avaient pressenti Perelman et Olbrechts-Tyteca, les valeurs abstraites, contrairement aux valeurs concr\u00e8tes, sont un formidable instrument de changement social :<\/p>\n<p>\u00ab Peut-\u00eatre le besoin de changement, en Occident, a-t-il incit\u00e9 \u00e0 l&#8217;argumentation sur les valeurs abstraites se pr\u00eatant mieux \u00e0 poser des incompatibilit\u00e9s. Par ailleurs, la confusion de ces notions abstraites, permettrait, apr\u00e8s que ces incompatibilit\u00e9s ont \u00e9t\u00e9 pos\u00e9es, de former de nouvelles conceptions de ces valeurs. Une vie intense des valeurs serait ainsi rendue possible, une refonte incessante, un remod\u00e8lement constant \u00bb (2000 : 106-107).<\/p>\n<p>Evidemment, il est bien hasardeux de th\u00e9oriser \u00e0 partir de seulement trois paradigmes (dont deux inachev\u00e9s) et de quelques dictionnaires datant au mieux du XVI<sup>e<\/sup> si\u00e8cle. La tentative de contribution \u00e0 une r\u00e9flexion sociologique sur l&#8217;\u00e9volution des paradigmes id\u00e9ologiques qui suit ne se veut donc qu&#8217;une hypoth\u00e8se \u00e0 confirmer, infirmer ou nuancer mais, \u00e0 la lumi\u00e8re de l&#8217;analyse ci-dessus, il semblerait bien que le m\u00eame processus et les m\u00eames cinq \u00e9tapes se r\u00e9p\u00e8tent constamment et que ce processus ne soit pas sans similitudes avec celui d\u00e9gag\u00e9 par Kuhn dans <em>La Structure des R\u00e9volutions scientifiques<\/em>.<\/p>\n<h3>\u00ab D\u00e9marrage du paradigme \u00bb<\/h3>\n<p>Effectivement, \u00e0 chaque fois, en un premier temps, un groupe social minoritaire se construit en s&#8217;appuyant sur quelques valeurs premi\u00e8res : \u00ab il nous faut r\u00e9aliser combien un paradigme peut \u00eatre limit\u00e9, tant en envergure qu&#8217;en pr\u00e9cision, au moment de sa premi\u00e8re apparition \u00bb (Kuhn, 2008 : 46).<\/p>\n<p>Etant donn\u00e9 que \u00ab [c]e que voit un sujet d\u00e9pend \u00e0 la fois de ce qu&#8217;il regarde et de ce que son exp\u00e9rience ant\u00e9rieure, visuelle et conceptuelle, lui a appris \u00e0 voir \u00bb (<em>Ibid.,<\/em> 160), d\u00e8s que les valeurs en question sont sacralis\u00e9es et moralis\u00e9es suit une transformation de la perception du monde. Kuhn montre par exemple que \u00ab les scientifiques aper\u00e7oivent des choses neuves et diff\u00e9rentes alors qu&#8217;ils regardent avec des instruments pourtant familiers dans des endroits qu&#8217;ils avaient pourtant d\u00e9j\u00e0 examin\u00e9s \u00bb (<em>Ibid.,<\/em> 157). Cette remarque est parfaitement transposable \u00e0 notre \u00e9tude. Il faut par exemple attendre le d\u00e9but du premier paradigme pour que la violence et l&#8217;immoralit\u00e9 de l&#8217;\u00e9lite, qui existaient pourtant certainement depuis des lustres, soient soudain per\u00e7ues comme choquantes et inacceptables. M\u00eame constat concernant le deuxi\u00e8me paradigme. Une fois sacralis\u00e9, l&#8217;argent, qui jusqu&#8217;alors \u00e9tait consid\u00e9r\u00e9 comme honteux, devient soudain le moyen de plaire \u00e0 Dieu. A la m\u00eame p\u00e9riode, on prend conscience que le temps, auparavant synonyme de don gratuit de Dieu, peut \u00eatre aussi synonyme de profit et l&#8217;on se met alors \u00e0 entrecouper les longues plages qui s\u00e9paraient les offices religieux par les tintements des beffrois des bourgs et m\u00eame un peu plus tard par le tic-tac des premi\u00e8res horloges. De m\u00eame, le regard sur le travail et sur la main d&#8217;\u0153uvre, nous l&#8217;avons vu, change compl\u00e8tement. Todorov nous a aussi montr\u00e9 qu&#8217;avec l&#8217;av\u00e8nement du troisi\u00e8me paradigme, les \u0153uvres d&#8217;art ne sont plus observ\u00e9es de la m\u00eame fa\u00e7on.<\/p>\n<h3>\u00ab D\u00e9collage du paradigme \u00bb<\/h3>\n<p>Cette \u00e9volution semble \u00e0 chaque fois accompagn\u00e9e d&#8217;un accroissement et d&#8217;un \u00e9largissement des valeurs du paradigme, \u00e9largissement qui n&#8217;est pas sans danger pour celui-ci. Le flou, l&#8217;\u00e9parpillement, la dilution et la dissolution menacent.<\/p>\n<p>La cons\u00e9quence ne tarde alors gu\u00e8re. Mouvement de balancier oblige, le paradigme s&#8217;affermit : \u00ab c&#8217;est un objet destin\u00e9 \u00e0 \u00eatre ajust\u00e9 et pr\u00e9cis\u00e9 dans des conditions nouvelles ou plus strictes \u00bb (<em>Ibid.,<\/em> 45). Il prend des contours plus nets, se d\u00e9termine, s&#8217;affirme, au d\u00e9triment des dimensions sacr\u00e9e et morale qui commencent, elles, \u00e0 reculer.<\/p>\n<h3>\u00ab Vitesse de croisi\u00e8re du paradigme \u00bb<\/h3>\n<p>Si nous transposons au domaine scientifique, l&#8217;\u00e9tape suivante correspond tout \u00e0 fait \u00e0 ce que Kuhn appelle la \u00ab science normale \u00bb (<em>Ibid.,<\/em> 29). Les personnes concern\u00e9es \u00ab adh\u00e8rent aux m\u00eames r\u00e8gles et aux m\u00eames normes \u00bb (<em>Ibid.,<\/em> 30), r\u00e8gles et normes souvent tacites voire inconscientes (<em>Ibid.,<\/em> 30). Bien s\u00fbr, si ces r\u00e8gles et normes sont conceptuelles, th\u00e9oriques, instrumentales et m\u00e9thodologiques en sciences, elles sont ici avant tout morales, sociales et comportementales. La perspective est aussi de plus en plus cumulative : \u00ab le progr\u00e8s semble \u00e0 la fois \u00e9vident et certain \u00bb (<em>Ibid.,<\/em> 223). La noblesse est effectivement persuad\u00e9e qu&#8217;elle contribue \u00e0 l&#8217;av\u00e8nement du royaume de Dieu. Elle voit dans \u00ab La J\u00e9rusalem d\u00e9livr\u00e9e \u00bb une \u00e9tape d\u00e9terminante vers \u00ab La J\u00e9rusalem c\u00e9leste \u00bb. Le concept de progr\u00e8s est encore plus pr\u00e9sent dans le paradigme bourgeois. Il n&#8217;est plus c\u00e9leste mais terrestre. Les th\u00e9ories de l&#8217;Histoire en sont la meilleure preuve.<\/p>\n<p>L&#8217;affermissement observ\u00e9 plus haut se concr\u00e9tise alors par une rationalisation, des conceptualisations et des th\u00e9orisations de plus en pouss\u00e9es. Institutionnalisation et sp\u00e9cialisation suivent. L&#8217;av\u00e8nement de l&#8217;H\u00e9raldique, de l&#8217;Economie et m\u00eame peut-\u00eatre de la philosophie esth\u00e9tique ou des sciences politiques confirme ainsi que \u00ab c&#8217;est souvent le simple fait de trouver un paradigme qui, [\u0085] fait une sp\u00e9cialit\u00e9 ou tout au moins une discipline \u00bb (<em>Ibid.,<\/em> 41). Exactement comme en sciences (<em>Ibid.,<\/em> 42), plus le paradigme progresse, plus il devient aussi l&#8217;affaire de \u00ab professionnels \u00bb. La complexification croissante des articles \u00ab \u00e9conomiques \u00bb, \u00ab musicaux \u00bb, \u00ab linguistiques \u00bb est la confirmation de cette tendance. C&#8217;est que l&#8217;essor du paradigme entra\u00eene<\/p>\n<blockquote>\n<p>\u00ab la construction d&#8217;un \u00e9quipement compliqu\u00e9, le d\u00e9veloppement d&#8217;un vocabulaire et de techniques \u00e9sot\u00e9riques, et un affinement des concepts qui les \u00e9loigne de plus en plus de leur signification courante et habituelle \u00bb (<em>Ibid.,<\/em> 98).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Cet affermissement et cette sp\u00e9cialisation doivent \u00eatre analys\u00e9s comme \u00ab une tentative pour forcer la nature \u00e0 se couler dans la bo\u00eete pr\u00e9form\u00e9e et inflexible que fournit le paradigme \u00bb (<em>Ibid.,<\/em> 46). Tentative qui n&#8217;est pas sans cons\u00e9quences puisqu&#8217;elle \u00ab conduit [\u0085] \u00e0 une restriction \u00e9norme du champ de vision de l&#8217;homme de sciences et \u00e0 une r\u00e9sistance consid\u00e9rable aux changements de paradigmes. La science devient de plus en plus rigide \u00bb (<em>Ibid.,<\/em> 98). A ce stade, non seulement le paradigme n&#8217;est en effet jamais remis en cause mais surtout il n&#8217;est jamais vraiment \u00ab dirig\u00e9 vers les nouveaut\u00e9s \u00bb (<em>Ibid.,<\/em> 98). Il tend m\u00eame plut\u00f4t \u00e0 les supprimer. Les nobles, nous l&#8217;avons vu, refusent par exemple d&#8217;\u00eatre confondus avec les bourgeois et font tout ce qu&#8217;ils peuvent pour entraver la mont\u00e9e de cette nouvelle classe. Les bourgeois refusent quant \u00e0 eux de conc\u00e9der de la valeur \u00e0 ce qui n&#8217;est pas utile, \u00e0 ce qui ne rapporte pas, refusent de donner le droit de vote \u00e0 ceux qui n&#8217;ont pas prouv\u00e9, par leur r\u00e9ussite \u00e9conomique, leur valeur. C&#8217;est peut \u00eatre aussi ce que nous sommes en train de vivre avec le retour en force d&#8217;un lib\u00e9ralisme qui n&#8217;est pas sans rappeler celui des grandes heures du XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle. Consensus de Washington, nouveau 22 mai 1781 ? Milton Friedman, nouvel Henri de S\u00e9gur ?<\/p>\n<h3>\u00ab Turbulences \u00bb<\/h3>\n<p>Cette restriction du champ de vision, cette peur du neuf, ces raidissements d\u00e9bouchent sur \u00ab la conscience d&#8217;une anomalie \u00bb, scientifique chez Kuhn, sociale et \u00e9thique dans l&#8217;histoire des id\u00e9ologies. La d\u00e9sacralisation et l&#8217;\u00e9videment moral qui accompagnent la victoire du paradigme, et sont m\u00eame sans doute une des cons\u00e9quences de cette victoire, conduisent en effet le groupe social asservi \u00e0 une sensation de malaise, \u00e0 la conscience d&#8217;une anormalit\u00e9 qui incite \u00e0 \u00ab une exploration, plus ou moins prolong\u00e9e, du domaine de l&#8217;anomalie \u00bb (<em>Ibid.,<\/em> 83).<\/p>\n<p>Questions, r\u00e9flexions, d\u00e9bats, critiques se multiplient alors. L\u00e0 encore le parall\u00e8le avec le domaine scientifique est frappant :<\/p>\n<blockquote>\n<p>\u00ab La p\u00e9riode ant\u00e9rieure \u00e0 la formation d&#8217;un paradigme, en particulier, est r\u00e9guli\u00e8rement marqu\u00e9e par des discussions fr\u00e9quentes et profondes [\u0085] D&#8217;ailleurs, les discussions de ce genre ne disparaissent pas une fois pour toutes avec l&#8217;apparition du paradigme. Bien qu&#8217;elles soient presque inexistantes durant les p\u00e9riodes de science normale, elles se reproduisent r\u00e9guli\u00e8rement juste avant et pendant les r\u00e9volutions scientifiques aux moments o\u00f9 les paradigmes sont attaqu\u00e9s et susceptibles de changer \u00bb (<em>Ibid.,<\/em> 77).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>\u00ab Notons [\u0085], que les probl\u00e8mes qui se sont trouv\u00e9s \u00e0 l&#8217;origine de l&#8217;\u00e9chec sont tous d&#8217;un type connu depuis longtemps. L&#8217;activit\u00e9 ant\u00e9rieure de la science sociale avait donn\u00e9 \u00e0 chacun toute latitude de les consid\u00e9rer comme r\u00e9solus ou quasi-r\u00e9solus, ce qui explique pourquoi le sentiment d&#8217;\u00e9chec, quand il apparut, fut si aigu \u00bb (<em>Ibid.,<\/em> 111). Effectivement, en ce qui nous concerne, le probl\u00e8me \u00e0 r\u00e9soudre est vieux comme le monde : comment faire vivre ensemble des individus ? La f\u00e9odalit\u00e9 a offert une r\u00e9ponse qui pendant une longue p\u00e9riode a sembl\u00e9 satisfaisante et a canalis\u00e9 la violence. Cependant, la bourgeoisie a remis en cause la r\u00e9ponse apport\u00e9e et la solution qu&#8217;elle a propos\u00e9e pour r\u00e9soudre cette m\u00eame question est \u00e0 son tour remise en cause par le troisi\u00e8me paradigme.<\/p>\n<p>Kuhn fait remarquer que les r\u00e9ponses du paradigme chahut\u00e9 ne donnant plus satisfaction, nous assistons syst\u00e9matiquement \u00e0 un retour aux \u00ab \u00e9coles concurrentes de la p\u00e9riode ant\u00e9rieure au paradigme \u00bb (<em>Ibid.,<\/em> 108). Ne pourrions-nous pas effectivement voir dans l&#8217;absolutisme un retour au mod\u00e8le antique de l&#8217;empereur et cela d&#8217;autant plus qu&#8217;au moment o\u00f9 la lexie \u00ab absolutiste \u00bb appara\u00eet les textes de l&#8217;\u00e9poque s&#8217;emparent justement de cette analogie (Collard, 1999 : 235) ? De m\u00eame, m\u00e9ritocratie oblige, le paradigme bourgeois d\u00e9bouche sur la cr\u00e9ation d&#8217;une nouvelle classe dominante qui justifie son pouvoir par sa valeur, ce qui n&#8217;est pas sans rappeler l&#8217;aristocratie du premier paradigme. Le monde de plus en plus multipolaire d&#8217;aujourd&#8217;hui ne rappelle-t-il pas aussi \u00e9trangement la juxtaposition \u00ab d&#8217;\u00e9conomies-monde \u00bb distinctes, d\u00e9crit par Braudel ? Autre remarque de Kuhn qui pourrait \u00eatre transpos\u00e9e aux paradigmes que nous analysons : \u00e0 chaque fois, le changement se fait moins sur les r\u00e9alisations du nouveau paradigme que sur ses promesses futures (Kuhn, 2008 : 216). Qui aurait pu pr\u00e9dire \u00e0 la veille de 1789 le mod\u00e8le de soci\u00e9t\u00e9 \u00e0 venir ? Qui pourrait dire aujourd&#8217;hui ce que sera la d\u00e9mocratie de demain ?<\/p>\n<p>Quoi qu&#8217;il en soit, ces d\u00e9bats et interrogations, s&#8217;ils durent, d\u00e9bouchent sur \u00ab un \u00e9tat de crise croissante \u00bb (<em>Ibid.<\/em>, 102) et \u00ab une p\u00e9riode de grande ins\u00e9curit\u00e9 \u00bb (<em>Ibid.<\/em>, 102). R\u00e9volution fran\u00e7aise, crise de 1830, de 1848&#8230; Crise p\u00e9troli\u00e8re de 1973 et 1979, crise du peso mexicain de 1994, crise de liquidit\u00e9 des banques asiatiques de 1997, crise financi\u00e8re de 2008\u0085 ? Crise sociale et politique\u0085 Crise id\u00e9ologique, \u00e9conomique et \u00e9cologique\u0085 ?<\/p>\n<h3>\u00ab Crash \u00bb<\/h3>\n<p>En tous les cas, insensiblement, les coups de butoir port\u00e9s au paradigme dominant et la d\u00e9sacralisation dont il est de plus en plus l&#8217;objet finissent par le mener \u00e0 une mort en trois temps : mort d&#8217;abord politique puis discursive et enfin repr\u00e9sentationnelle. L&#8217;aristocratie n&#8217;est-elle effectivement pas morte une premi\u00e8re fois avec Louis XIV, une deuxi\u00e8me fois avec l&#8217;av\u00e8nement de la troisi\u00e8me R\u00e9publique et enfin une derni\u00e8re fois, comme le symbolise si bien <em>La Grande Illusion<\/em> de Renoir, aux alentours de la premi\u00e8re guerre mondiale ?<\/p>\n<p>Certes, comme en sciences, et, dans <em>L&#8217;Encyclop\u00e9die<\/em>, M. de Pezay, capitaine au r\u00e9giment de Chabot, en est un vivant t\u00e9moignage, \u00ab toujours quelques hommes continuent \u00e0 s&#8217;accrocher \u00e0 l&#8217;une ou \u00e0 l&#8217;autre des vues anciennes \u00bb (Kuhn, 2008 : 40). Cependant, dans le champ id\u00e9ologique, la disparition de l&#8217;ancien paradigme semble beaucoup plus lente que dans le champ scientifique. Autant un paradigme met du temps \u00e0 s&#8217;installer, autant il met aussi du temps \u00e0 dispara\u00eetre.<\/p>\n<h3>Evolutions mais non r\u00e9volutions<\/h3>\n<p>Une cloche de Gauss au sommet aplati repr\u00e9senterait donc assez bien l&#8217;\u00e9volution g\u00e9n\u00e9rale d&#8217;un paradigme, sachant, bien s\u00fbr, que le processus prend place non pas dans ce que Braudel appelle le temps court mais plut\u00f4t dans le temps conjoncturel voire dans le temps long, un temps ayant pour \u00e9chelle au moins une dizaine de si\u00e8cles. De multiples facteurs intervenant, une m\u00eame \u00e9tape, d&#8217;un paradigme \u00e0 un autre, n&#8217;a pas forc\u00e9ment la m\u00eame dur\u00e9e ou la m\u00eame configuration. Nous l&#8217;avons vu, le catholicisme a par exemple ind\u00e9niablement ralenti en Europe l&#8217;\u00e9mergence de la bourgeoisie marchande. De m\u00eame, les phases interm\u00e9diaires de chaque \u00e9tape sont plus ou moins longues et surtout, bien souvent, s&#8217;enchev\u00eatrent, se chevauchent et parfois empi\u00e8tent sur l&#8217;\u00e9tape pr\u00e9c\u00e9dente ou suivante. Les fronti\u00e8res, d&#8217;une \u00e9tape \u00e0 une autre comme d&#8217;une phase \u00e0 une autre, ne sont jamais nettes et abruptes. Tout est continuum, m\u00eame les ruptures.<\/p>\n<p>A chaque fois, le nouveau paradigme appara\u00eet avant m\u00eame l&#8217;acm\u00e9 de l&#8217;ancien. Kuhn a montr\u00e9 que c&#8217;est d&#8217;ailleurs aussi le cas dans le domaine scientifique et que, par exemple, d\u00e8s l&#8217;antiquit\u00e9, Aristarque de Samos d\u00e9fendait d\u00e9j\u00e0 l&#8217;hypoth\u00e8se h\u00e9liocentrique (<em>Ibid.<\/em>, 112). Cependant, contrairement \u00e0 ce qui semble se passer dans les sciences, le nouveau paradigme, pendant toute une p\u00e9riode, avec certes un temps de retard, s&#8217;affermit parall\u00e8lement au paradigme dominant. Le petit nouveau ne dispara\u00eet pas mais continue sagement, discr\u00e8tement, s\u00fbrement, sa progression. Il ne se met \u00e0 contester son a\u00een\u00e9 que lorsque celui-ci commence \u00e0 fl\u00e9chir, que lorsque l&#8217;id\u00e9ologie v\u00e9hicul\u00e9e par le dominant devient incompatible avec l&#8217;exp\u00e9rience v\u00e9cue et risque de conduire \u00e0 sa perte un grand nombre d&#8217;acteurs.<\/p>\n<p>Et m\u00eame l\u00e0, le nouveau paradigme ne remplace pas son pr\u00e9d\u00e9cesseur, armes \u00e0 la main, en faisant table rase du pass\u00e9. Les premi\u00e8res acceptions d&#8217;un nouveau paradigme sont \u00e0 chaque fois \u00e9troitement reli\u00e9es \u00e0 celles qui ont pr\u00e9c\u00e9d\u00e9. Comme le montre le Littr\u00e9, \u00ab Force, courage \u00e0 la guerre \u00bb est devenu, par glissement s\u00e9mantique, \u00ab par extension de l&#8217;id\u00e9e de force, ce que vaut une chose \u00bb, d\u00e9finition qui, \u00e0 son tour, a conduit \u00e0 l&#8217;acception p\u00e9cuniaire du paradigme bourgeois. De m\u00eame, l&#8217;acception math\u00e9matique, bien qu&#8217;issue du deuxi\u00e8me paradigme, est \u00e9troitement reli\u00e9e \u00e0 l&#8217;acception musicale qui, elle, appartient sans \u00e9quivoque au troisi\u00e8me paradigme. Dans l&#8217;un et l&#8217;autre cas, se retrouvent en effet rigueur, rationalit\u00e9, rapports num\u00e9riques, esprit de syst\u00e8me, dimension esth\u00e9tique, etc. R\u00e9ciproquement, les d\u00e9finitions musicale et linguistique, contrairement \u00e0 celles qui suivront, ne sont pas sans rapport avec le paradigme pr\u00e9c\u00e9dent. La valeur g\u00e9n\u00e9rale y est certes intrins\u00e8que : la musique comme le langage s&#8217;autonomisent et n&#8217;ont plus pour seul r\u00f4le de servir une institution ou une id\u00e9ologie. Cependant, les signes musicaux et linguistiques (les croches, les noires, les blanches, les rondes, les mots, les phon\u00e8mes, les graph\u00e8mes, etc.) n&#8217;ont pas une valeur en soi. Leur valeur ne vient pas d&#8217;eux mais de la relation qu&#8217;ils entretiennent avec les autres signes, de leur rapport de diff\u00e9rence ou de ressemblance avec ces autres signes. Leur valeur se r\u00e9sume donc \u00e0 leur fonction dans la structure, \u00e0 leur utilit\u00e9 au syst\u00e8me. Si nous ajoutons \u00e0 cela le fait que certains de ces signes ont plus de valeur que d&#8217;autres et que n&#8217;importe quel signe peut \u00eatre remplac\u00e9 par n&#8217;importe quel autre qui est per\u00e7u comme son \u00e9quivalent fonctionnel (sans que soient jamais prises en compte les sp\u00e9cificit\u00e9s non fonctionnelles du signe en question), nous retrouvons point pour point les fondements de l&#8217;id\u00e9ologie bourgeoise, ce qui d&#8217;ailleurs, au passage, am\u00e8ne \u00e0 voir dans le structuralisme un courant beaucoup plus conservateur qu&#8217;il n&#8217;y para\u00eet et confirme qu&#8217;\u00e0 la fin du XX<sup>e <\/sup>si\u00e8cle, le paradigme dominant n&#8217;est pas le troisi\u00e8me mais le deuxi\u00e8me. Ce que tend \u00e0 montrer l&#8217;analyse des d\u00e9finitions musicale et linguistique, c&#8217;est donc que ces nouvelles acceptions ont un pied de chaque c\u00f4t\u00e9 de la fronti\u00e8re et que, par cons\u00e9quent, le passage d&#8217;un paradigme \u00e0 un autre est bien moins abrupt qu&#8217;on pourrait le croire.<\/p>\n<p>De m\u00eame, \u00e0 chaque fois, les acteurs sociaux en pr\u00e9sence sont bien loin d&#8217;\u00eatre aussi antagoniques que ce qu&#8217;affirment les discours post\u00e9rieurs. Nous l&#8217;avons vu, d\u00e8s le d\u00e9but du XVIII<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, les nobles se tournent vers le commerce en gros. A la veille de la R\u00e9volution, les entreprises sid\u00e9rurgiques les plus \u00e0 la pointe sont dirig\u00e9es par eux et tout le XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle est la confirmation de ce constat. Il est aussi frappant d&#8217;observer que si une classe sociale s&#8217;est bien empar\u00e9e des valeurs esth\u00e9tiques, c&#8217;est la bourgeoisie. Les mus\u00e9es nationaux et internationaux doivent beaucoup aux donateurs priv\u00e9s issus du monde de la finance ou du commerce. Encore maintenant, le Palazzo Grassi en est la meilleure preuve. La r\u00e9cup\u00e9ration du deuxi\u00e8me paradigme par les repr\u00e9sentants du premier n&#8217;est pas non plus sans rappeler ce qui est en train de se passer dans le monde de l&#8217;entreprise. Boltanski et Chiapello<a href=\"#_ftn41\">[41]<\/a> ont en effet r\u00e9cemment montr\u00e9 que le capitalisme s&#8217;est appropri\u00e9, \u00ab en douceur \u00bb, certaines des critiques propag\u00e9es par la vague de protestation des ann\u00e9es 1968-1978 or ces critiques, class\u00e9es par ces deux sociologues en \u00ab sociales \u00bb et \u00ab artistes \u00bb, mettent en avant les valeurs de notre troisi\u00e8me paradigme : l&#8217;\u00e9galit\u00e9, la solidarit\u00e9, l&#8217;altruisme, la cr\u00e9ativit\u00e9, etc. Tout en gardant le constat de ces deux sociologues, il pourrait donc \u00eatre tentant, \u00e0 la lumi\u00e8re ce qui pr\u00e9c\u00e8de, d&#8217;interpr\u00e9ter cette \u00ab r\u00e9cup\u00e9ration \u00bb non pas comme le signe d&#8217;une persistance \u00e0 toute \u00e9preuve du capitalisme mais comme le signe qu&#8217;un nouveau paradigme est en train de sourdre. De la m\u00eame mani\u00e8re que les nobles les plus clairvoyants de l&#8217;Ancien R\u00e9gime ont tent\u00e9 de perdurer en s&#8217;appropriant le nouveau mod\u00e8le social, les tenants les plus \u00e9clair\u00e9s du deuxi\u00e8me paradigme ne seraient-ils pas \u00e0 leur tour en train de sentir, inconsciemment, que le vent de l&#8217;histoire tourne ?<\/p>\n<p>Plus que cela, il semblerait m\u00eame que les nouveaux paradigmes se nourrissent des anciens. A chaque fois, le gagnant, un peu comme l&#8217;Eglise qui christianisait les temples pa\u00efens, s&#8217;approprie, phagocyte, d\u00e9tourne et r\u00e9cup\u00e8re les acceptions et valeurs des paradigmes pass\u00e9s. Nous avons par exemple vu que le \u00ab juste prix \u00bb m\u00e9di\u00e9val perdure jusqu&#8217;au XVIII<sup>e<\/sup> si\u00e8cle et r\u00e9appara\u00eet m\u00eame au d\u00e9but du XX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle. Le paradigme d\u00e9mocratique reprend quant \u00e0 lui l&#8217;expression \u00ab homme de valeur \u00bb au paradigme f\u00e9odalo-aristocratique mais avec une signification totalement diff\u00e9rente. L\u00e0 encore, nous retrouvons certains parall\u00e9lismes avec les observations de Kuhn : \u00ab Puisque les nouveaux paradigmes sont issus des anciens, ils s&#8217;incorporent ordinairement une grande partie du vocabulaire et de l&#8217;outillage, tant conceptuel que pratique, qui \u00e9taient ceux du paradigme traditionnel, mais il est rare qu&#8217;ils fassent de ces emprunts exactement le m\u00eame usage \u00bb (<em>Ibid.<\/em>, 205). Ne pourrions-nous m\u00eame pas aller jusqu&#8217;\u00e0 affirmer que chaque nouveau paradigme na\u00eet de son pr\u00e9d\u00e9cesseur ? Nous avons vu que l&#8217;argent honni devient peu \u00e0 peu moyen de c\u00e9l\u00e9brer la gloire de Dieu, moyen de servir sa cit\u00e9, moyen de servir son pays puis fin en soi. Autrement dit, la valeur de l&#8217;argent, \u00e0 la fin du deuxi\u00e8me paradigme, est intrins\u00e8que. Nous retrouvons l\u00e0 pr\u00e9cis\u00e9ment ce qui caract\u00e9rise les valeurs du troisi\u00e8me paradigme. Celui-ci n&#8217;est donc finalement rien d&#8217;autre qu&#8217;une g\u00e9n\u00e9ralisation, qu&#8217;une extrapolation de l&#8217;aboutissement du deuxi\u00e8me. Nous pourrions dire la m\u00eame chose du deuxi\u00e8me par rapport au premier. La m\u00e9ritocratie n&#8217;est-elle pas une sorte d&#8217;\u00e9largissement de l&#8217;aristocratie ? N&#8217;est-elle pas une aristocratie fond\u00e9e sur des crit\u00e8res moins \u00e9troits ?<\/p>\n<p>Il n&#8217;est cependant pas question d&#8217;affirmer que le nouveau paradigme englobe celui qui le remplace. La vision du monde bourgeoise n&#8217;a pas pour sous-ensemble la vision f\u00e9odalo-aristocratique et n&#8217;est elle-m\u00eame \u00e9videmment pas incluse dans la vision du monde d\u00e9mocratique. Cela tendrait encore \u00e0 donner raison \u00e0 Kuhn, qui poussant les intuitions de Norwood Russel Hanson, contrairement \u00e0 l&#8217;opinion g\u00e9n\u00e9rale de son \u00e9poque, niait le fait que la dynamique newtonienne \u00e9tait un cas particulier de celle d&#8217;Einstein (2008 : 141) et estimait que deux paradigmes successifs \u00e9taient forc\u00e9ment \u00ab incommensurables\u00bb (<em>Ibid.,<\/em> 207). Quelques ann\u00e9es plus tard, Feyerabend le suivit sur cette voie en consid\u00e9rant que \u00ab les r\u00e9volutions scientifiques s&#8217;expliquaient avant tout par des \u00e9volutions esth\u00e9tiques, id\u00e9ologiques ou religieuses.<a href=\"#_ftn42\">[42]<\/a> \u00bb Voil\u00e0 qui conduit tout droit \u00e0 l&#8217;analyse qui pr\u00e9c\u00e8de et r\u00e9unit en un bel ensemble \u00ab r\u00e9volution scientifique \u00bb et \u00ab \u00e9volution id\u00e9ologique \u00bb.<\/p>\n<p>Contrairement \u00e0 certaines des conclusions de Kuhn, contrairement aussi \u00e0 ce que Perelman et Olbrechts-Tyteca affirmaient, ce que nous venons d&#8217;observer laisserait donc entendre que le passage d&#8217;un paradigme \u00e0 l&#8217;autre, sans \u00eatre inclusif, se ferait plus par continuit\u00e9 et glissement que par rupture et bouleversement, que les valeurs abstraites favoriseraient plus une r\u00e9novation r\u00e9formatrice que r\u00e9volutionnaire. Evolutions mais non r\u00e9volutions, telle serait la conclusion de ce travail. Conclusion d&#8217;autant plus tentante qu&#8217;une confirmation de cette hypoth\u00e8se se trouve aux frontons de nos mairies. La couleur blanche du drapeau fran\u00e7ais n&#8217;est-elle pas un reliquat du paradigme f\u00e9odalo-aristocratique, le bleu et le rouge de ce m\u00eame drapeau et les mots \u00ab libert\u00e9, \u00e9galit\u00e9 \u00bb de la devise fran\u00e7aise, une empreinte du paradigme bourgeois et enfin les noms \u00ab \u00e9galit\u00e9 et fraternit\u00e9 \u00bb, les pr\u00e9misses du paradigme d\u00e9mocratique ?<\/p>\n<p>Si nous en croyons les dictionnaires, le premier serait mort, le deuxi\u00e8me \u00e0 son apog\u00e9e ou peut-\u00eatre au d\u00e9but de la fin de son apog\u00e9e, le troisi\u00e8me \u00e0 ses d\u00e9buts et Estienne, Nicot, Richelet, Fureti\u00e8re, les acad\u00e9miciens, Diderot et D&#8217;Alembert, F\u00e9raud, Babault, No\u00ebl et Carpentier, Bescherelle, Larousse, Littr\u00e9, Hatzfeld, Darmesteter et Thomas, Trousset, Greimas, Robert, Rey seraient en train de nous susurrer que nous sommes toujours dans un monde o\u00f9 la valeur des \u00eatres se mesure \u00e0 leur avoir et o\u00f9 la v\u00e9ritable d\u00e9mocratie reste \u00e0 inventer.<\/p>\n<p>N&#8217;en d\u00e9plaise \u00e0 Fukuyama<a href=\"#_ftn43\">[43]<\/a>, nous n&#8217;en serions pas alors \u00ab au point final de l&#8217;\u00e9volution id\u00e9ologique de l&#8217;humanit\u00e9 \u00bb, \u00e0 \u00ab la forme finale de tout gouvernement humain \u00bb mais, bien au contraire, au commencement d&#8217;une nouvelle \u00e8re, \u00e0 la veille d&#8217;une nouvelle histoire et d&#8217;un nouvel Homme, l&#8217;homme et la femme d\u00e9mocrates<a href=\"#_ftn44\">[44]<\/a>.<\/p>\n<p>St\u00e9phane Gallon<\/p>\n<p>LIDILE<\/p>\n<p>Rennes II<\/p>\n<p>22\/09\/2010<\/p>\n<h2>ANNEXE 1 : LA STRUCTURE DES EVOLUTIONS IDEOLOGIQUES<\/h2>\n<p><strong>\u00ab D\u00e9marrage \u00bb du paradigme<\/strong><\/p>\n<p>. Affirmation de valeurs premi\u00e8res<\/p>\n<p>. Sacralisation, moralisation de ces valeurs<\/p>\n<p>. Changement dans la perception du monde<\/p>\n<p><strong>\u00ab D\u00e9collage \u00bb du paradigme<\/strong><\/p>\n<p>. Accroissement et \u00e9largissement des valeurs du paradigme<\/p>\n<p>. Affermissement du paradigme<\/p>\n<p>. Premier recul du sacr\u00e9 et du moral<\/p>\n<p><strong>\u00ab Vitesse de croisi\u00e8re \u00bb<\/strong><\/p>\n<p>. Rationalisation, th\u00e9orisation du paradigme<\/p>\n<p>. Institutionnalisation du paradigme<\/p>\n<p>. Sp\u00e9cialisation du paradigme<\/p>\n<p>. Tendance \u00e0 se rigidifier<\/p>\n<p><strong>\u00ab Turbulences \u00bb<\/strong><\/p>\n<p>. Conscience d&#8217;une anomalie<\/p>\n<p>. D\u00e9bats, questions<\/p>\n<p>. Retours en arri\u00e8re<\/p>\n<p>. Crise<\/p>\n<p><strong>\u00ab Crash \u00bb<\/strong><\/p>\n<p>. Mort politique<\/p>\n<p>. Mort discursive<\/p>\n<p>. Mort repr\u00e9sentationnelle<\/p>\n<h2>ANNEXE 2 : SCHEMATISATION SIMPLIFIEE DES TROIS PARADIGMES<\/h2>\n<p><a href=\"http:\/\/www.styl-m.org\/wp-content\/uploads\/2010\/11\/Capture-d\u2019e\u0301cran-2010-12-05-a\u0300-09.32.522.png\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter size-full wp-image-139\" title=\"Capture d'\u00e9cran 2010-12-05 \u00e0 09.32.52\" src=\"http:\/\/www.styl-m.org\/wp-content\/uploads\/2010\/11\/Capture-d&rsquo;e\u0301cran-2010-12-05-a\u0300-09.32.522-e1291538390659.png\" alt=\"\" width=\"600\" height=\"221\" \/><\/a><\/p>\n<hr size=\"1\" \/>\n<p><a href=\"#_ftnref1\">[1]<\/a> Rey, Rey-Debove (sous la dir. de), <em>Le nouveau Petit Robert de la langue fran\u00e7aise<\/em>, Le Robert, Paris, 2009.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref2\">[2]<\/a> <em>Le petit Larousse,<\/em> Larousse, Paris, 2009.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref3\">[3]<\/a> Perelman, Olbrechts-Tyteca, <em>Trait\u00e9 de L&#8217;Argumentation, <\/em>Ed. de l&#8217;Universit\u00e9 de Bruxelles, 5<sup>\u00e8me<\/sup> \u00e9d., 2000, \u00a7 18-19, pp. 99-107.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref4\">[4]<\/a> Robrieux, <em>El\u00e9ments de Rh\u00e9torique et d&#8217;Argumentation, <\/em>Dunod, 1993, 0pp. 155-158.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref5\">[5]<\/a> Kuhn, <em>La Structure des r\u00e9volutions scientifiques<\/em>, [1962], \u00ab Champs \u00bb, Flammarion, 2008, p. 238.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref6\">[6]<\/a> Terminologie emprunt\u00e9e \u00e0 Rostow, <em>Les \u00e9tapes de la croissance \u00e9conomique,<\/em> Economica [1960], 1997.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref7\">[7]<\/a> V. 534 et v. 1877, <em>La Chanson de Roland,<\/em> Ed. critique par Cesare Segre, Droz, 2003.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref8\">[8]<\/a> Marseille, <em>Nouvelle Histoire de la France, La France f\u00e9odale 814\/1180<\/em>, tome 5, Dictionnaire Le Robert, 1997, p. 73.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref9\">[9]<\/a> Duby cit\u00e9 par Marseille, V, 1997, 75.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref10\">[10]<\/a> Greimas, <em>Dictionnaire du moyen fran\u00e7ais<\/em>, Larousse, 2001.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref11\">[11]<\/a> Collard, <em>Pouvoirs et culture politique dans la France m\u00e9di\u00e9vale V<sup>e<\/sup>-XV<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, <\/em>Hachette, 1999. p. 90.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref12\">[12]<\/a> Pastoureau, <em>Une histoire symbolique du Moyen Age occidental, <\/em>Seuil, 2004, p. 223.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref13\">[13]<\/a> Contamine, \u00ab Noblesse \u00bb, <em>Dictionnaire du Moyen Age<\/em>, Quadrige, PUF, 2002, p. 991.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref14\">[14]<\/a> R\u00e9volte des seigneurs qui conduira \u00e0 la pendaison du chambellan Enguerrand de Marigny.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref15\">[15]<\/a> Jouanna, <em>La France du XVI<\/em><sup><em>e<\/em><\/sup><em> si\u00e8cle<\/em>, PUF, 1996, p. 61.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref16\">[16]<\/a> Emmanuel Le Roy Ladurie<em>, Histoire de France, <\/em>T. III, \u00ab L&#8217;Ancien R\u00e9gime \u00bb (1610-1770), Paris, Hachette, 1991, cit\u00e9 par Marseille, <em>Ibid., <\/em> tome 11, p. 25.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref17\">[17]<\/a> Sur ce sujet, cf. \u00ab Le scepticisme dans <em>L&#8217;Encyclop\u00e9die<\/em> de Diderot et d&#8217;Alembert \u00bb, <em>Revue de m\u00e9taphysique et de morale, <\/em>2010.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref18\">[18]<\/a> Marmion, \u00ab L&#8217;honneur au fil de l&#8217;\u00e9p\u00e9e \u00bb, <em>Sciences Humaines<\/em> n\u00b0196, ao\u00fbt-septembre 2008, p. 66.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref19\">[19]<\/a> Bloch, <em>Les rois thaumaturges<\/em>, \u00ab Biblioth\u00e8que des histoires \u00bb, Gallimard, [1924], 1983.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref20\">[20]<\/a> Compte-rendu de Guillet, <em>La mort en face, Histoire du duel de la R\u00e9volution \u00e0 nos jours<\/em>, Aubier, 2008 par Marmion, \u00ab L&#8217;honneur au fil de l&#8217;\u00e9p\u00e9e \u00bb, <em>Sciences Humaines<\/em> n\u00b0196, ao\u00fbt-septembre 2008, p. 66.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref21\">[21]<\/a> Marx, Le <em>18 Brumaire de Louis Bonaparte<\/em>, GF, 2007.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref22\">[22]<\/a> De la Vega, \u00ab Les villes \u00e0 la conqu\u00eate du monde \u00bb, <em>Villes mondiales, les nouveaux lieux de pouvoir, Les Grands dossiers des Sciences Humaines, <\/em>n\u00b017, janvier-f\u00e9vrier 2010, p. 23.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref23\">[23]<\/a> R\u00e9flexion de Weber, <em>L&#8217;Ethique protestante et l&#8217;esprit du capitalisme<\/em>, Champs, Flammarion, 2000, p. 141.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref24\">[24]<\/a> Cit\u00e9 par Gimpel, <em>Les B\u00e2tisseurs de Cath\u00e9drales<\/em>, Seuil, 1980, p. 10.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref25\">[25]<\/a> Martina, \u00ab Prix \u00bb, in <em>Dictionnaire du Moyen Age<\/em>, sous la dir. de Gauvard, de Libera, Zink, \u00ab Quadrige \u00bb, PUF, 2002, p. 1150-1151.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref26\">[26]<\/a> Boureau, \u00ab Usure \u00bb, in <em>Dictionnaire du Moyen Age<\/em>, sous la dir. de Gauvard, de Libera, Zink, \u00ab Quadrige \u00bb, PUF, 2002, pp. 1422-1423.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref27\">[27]<\/a> Le Goff, <em>La Naissance du purgatoire, <\/em> \u00ab Folio \u00bb, Gallimard, [1981], 1991.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref28\">[28]<\/a> Voltaire, \u00ab Dixi\u00e8me lettre, Sur le commerce \u00bb, <em>Lettres philosophiques<\/em>, GF, Flammarion, 1984, p. 66.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref29\">[29]<\/a> C&#8217;est-\u00e0-dire le commerce en gros, cf. Chaussinand-Nogaret, <em>La Noblesse au <\/em>XVIII<sup>e<\/sup><em> si\u00e8cle, <\/em>Complexe, 1976, p. 129.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref30\">[30]<\/a> Soulign\u00e9 par nous.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref31\">[31]<\/a> Soulign\u00e9 par nous.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref32\">[32]<\/a> Soulign\u00e9 par nous.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref33\">[33]<\/a> Polanyi, <em>La Grande Transformation<\/em>, \u00ab Biblioth\u00e8que des Sciences Humaines \u00bb, Gallimard, [1944], 1983.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref34\">[34]<\/a> Soulign\u00e9 par nous.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref35\">[35]<\/a> Veblen, <em>Th\u00e9orie de la classe oisive<\/em>, \u00ab Tel \u00bb, Gallimard, [1899], 1979.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref36\">[36]<\/a> Simmel, <em>Philosophie de l&#8217;argent,<\/em> \u00ab Quadrige \u00bb, PUF, [1900], 2007.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref37\">[37]<\/a> Todorov, <em>La litt\u00e9rature en p\u00e9ril, <\/em>Flammarion, 2007, pp. 41-42.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref38\">[38]<\/a> Br\u00e9hier, <em>Histoire de la philosophie<\/em>, \u00ab Quadrige \u00bb, PUF, 2004, p. 976.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref39\">[39]<\/a> Rey (sous la dir. de) <em>Le Robert, Dictionnaire historique de la langue fran\u00e7aise,<\/em> Paris, 1992.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref40\">[40]<\/a> Corneille, \u00ab Examen \u00bb, <em>Don Sanche d&#8217;Aragon, <\/em>La Pl\u00e9iade, Gallimard, 1984, p. 556.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref41\">[41]<\/a> Boltanski, Chiapello, <em>Le Nouvel Esprit du capitalisme<\/em>, Gallimard, 1999.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref42\">[42]<\/a> Lepeltier \u00ab La philosophie des sciences \u00bb, <em>Sciences Humaines, <\/em>n\u00b0 76, nov. 2006, pp. 56-57.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref43\">[43]<\/a> Fukuyama, <em>La fin de l&#8217;histoire et le dernier homme<\/em>, \u00ab Champs Essais \u00bb, Flammarion, [1992] 2009.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref44\">[44]<\/a> Avec tous mes remerciements \u00e0 Th\u00e9r\u00e8se Lechipey pour avoir relu et am\u00e9lior\u00e9 cet article.<\/p>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>LES VALEURS D&#8217;UN AVALEUR DE VALEURS ou Etude lexico-sociologique de la lexie valeur dans les dictionnaires ou \u00ab La structure des \u00e9volutions id\u00e9ologiques \u00bb<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[23,25],"tags":[365],"class_list":["post-10828","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-seminaire","category-seminaire-2","tag-seminaire"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/ais.airaud.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/10828","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/ais.airaud.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/ais.airaud.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/ais.airaud.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/ais.airaud.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=10828"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/ais.airaud.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/10828\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/ais.airaud.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=10828"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/ais.airaud.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=10828"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/ais.airaud.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=10828"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}